divers En exclusivité, le 1er chapitre du 3e volet des Mange-Rêve : Tombmor !

En exclusivité, le 1er chapitre du 3e volet des Mange-Rêve : Tombmor !

Le 15 mars prochain paraîtra Tombmor, le 3e volet des Mange-Rêve de Jean-Luc Le Pogam.

Une aventure palpitante au coeur d’une Bretagne en pleine glaciation…

En exclusivité, retrouvez ci-dessous le 1er chapitre. Histoire de vous mettre l’eau à la bouche !

Pour plus d’informations sur Tombmor ou pour commander les ouvrages, consultez le site des Éditions du Palémon ou la page Myspace des Mange-Rêve.

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Tombmor – 1er chapitre

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lNuit noire comme de l’encre, puits sans fond inlassablement rincé d’une neige intarissable de ses épais flocons… Enfer des vents rugissant comme des démons dont le souffle nous projette vers les entrailles d’un gouffre sans fin…
Voilà des heures que nous perforons l’obscurité, l’œil rivé au zéro du compas de route, les fesses plantées sur nos sièges plastiques, bringuebalés comme de vulgaires pantins que le froid et les événements semblent avoir statufiés sur place en attendant d’en disposer le moment venu.
Zéro…
Zéro, ce n’est pas le chiffre de la température.
Non. Zéro, c’est le chiffre-vampire qui nous aspire du nord. Celui qui, de la forteresse maudite, aimante nos jours et nos nuits depuis le départ de l’expédition. Destination finale du voyage dont le mystère me hante pour une énième nuit sans sommeil.
Plus un mot n’est sorti de nos bouches comme scellées par le gel depuis que la lumière du soleil nous a une nouvelle fois abandonnés.
Même les pensées semblent avoir fui nos mémoires engourdies par le froid et l’épuisement. Mémoires élimées par ce film récurrent qui grave en nos rétines des images répétitives devenues diffuses, incompréhensibles. Mémoires comme régentées par cet unique triangle lumineux où défilent les paysages immuables d’un film en noir et blanc qui n’a plus aucun sens du réel…
Plusieurs fois dans l’après-midi, Thibault a dû prendre brusquement la direction des opérations alors que je piquais du nez.
À propos de nez, Yvon a seulement pointé le sien sur le pont à trois ou quatre reprises dans la journée. Il était accompagné de Snow.
Pas un mot, pas un geste. Juste un « Ça va ? » pour accompagner les repas sous vide avant sa rituelle inspection du pont et son retour robotisé au carré.
La dernière fois, c’était il y a quatre heures, quelques minutes avant la nuit qui est tombée subitement vers dix-sept heures, ramenant avec sa chape de plomb un souffle en furie.
Nous sommes loin des vents solaires dont nous parlaient les deux têtes grises au départ de cette transsibérienne !
Afin d’échapper à la torpeur, les paupières mi-closes, je quitte de temps à autre mon siège pour m’ébrouer comme un ours et me débarrasser de la lourde cuirasse glacée qui tente sans répit de nous dévorer.
Thibault, tel un mort-vivant, se colle alors à la barre à laquelle il s’agrippe pour un temps.
À nos pieds, pont, winchs, cordages, roof, flotteurs, rien n’existe plus.
Tout relief a été lissé, avalé, gommé, effacé par le tapis neigeux.
Seul le cockpit présentait encore ce matin une vague forme évasée qui s’est atténuée au fil de la journée pour quasiment disparaître avant la tombée du jour.
Le Seagull a revêtu l’apparence d’un vaisseau- fantôme plongeant de lui-même vers des abysses insondables.
Propulsé par ses voiles qu’on jurerait en tôle tant leur rigidité fait croire à des plaques définitivement clouées sur leur emplacement, il transperce inlassablement notre cauchemar.
Les guirlandes de glace s’acharnent à s’emparer de la bôme*** et des filières de sécurité qui nous préservent de la chute. Prises dans le faisceau de nos frontales, elles semblent s’épaissir comme à vue d’œil avant qu’un choc plus violent que les autres ne vienne les disloquer.
Il nous faut alors nous méfier des éclats tranchants comme du verre qui arrivent de l’avant.
Et ça cogne dessous, et ça lève à bâbord, et ça tosse à tribord… Et claque la grand-voile contre les haubans, explosent encore les cristaux de glace en milliers de pointes aiguisées, pique du nez, lève du cul et cogne à nouveau. Et danse dans cette transe infernale qui nous tue le dos, les pieds, les jambes, les bras, les mains, la tête.
Plus le temps passe, plus nos mouvements se font lents, pénibles, alanguis. C’est à grand-peine que je parviens à chaque assaut à détourner un peu la tête pour éviter les projectiles…
Mon cerveau s’est mis en mode veille, déroulant devant mes yeux une bande lumineuse sur laquelle défilent ses conseils :
Ne se laisser prendre ni par le froid ni par le sommeil… Bouger… Bouger les pieds… Bouger les genoux… Les jambes…Se lever tous les quarts d’heure pour évacuer la neige… Manger… Température extérieure – 47°C… Ne se laisser prendre ni par le froid, ni par le sommeil… Bouger… Bouger les pieds… Bouger les genoux… Les jambes… Se lever tous les quarts d’heure pour évacuer la neige… Manger… Température extérieure…
Je vérifie de temps à autre le lacet d’un gant, de l’autre, pour parer à l’accident.
Jack…
Mes doigts.
Faut que je bouge mes doigts. Que je vérifie qu’ils sont toujours bien là.
J’ai lu quelque part que le froid tue doucement. Que ses caresses assassines t’endorment sans que tu t’en aperçoives.
Peut-être qu’elle est là, tout autour de nous, la mort. Glaciale, et discrète, à l’affût du moindre faux pas, du moindre endormissement, elle attend patiemment son heure, avide de nos vies.
Peut-être que l’Ankou s’est installé parmi nous et qu’il va jouer de la faux d’un instant à l’autre.
Il aurait profité de notre long arrêt de l’autre jour, lorsque nous avons remonté Jack à bord, pour y grimper aussi et s’y planquer en se faisant oublier…
Pourtant, la légende dit que l’Ankou se déplace toujours en charrette…
— Mais, arrête Iwan, tu délires complètement ! Tu sais très bien que depuis le Grand Dérèglement l’Ankou ne se prend plus la tête avec sa charrette ! C’est de l’histoire ancienne, ça ! Vis donc avec ton temps ! Cette nuit, par exemple, il est capable de s’être atomisé pour retomber sur vous sous forme de flocons ! Le faucheur est capable de te parler avec la voix de ton grand-père ou celle de Mélanie, capable d’arrêter ton Seagull d’une main pour le retourner de l’autre et vous faire tous avaler sa poudre noire !
— Sa quoi ?
— Sa poudre noire !
— … Quelle poudre noire ?
— Cette poudre que les ordinateurs de Bogdich vous envoient sans discontinuer maintenant qu’il a réussi à nous isoler du reste du monde !
— Mais, qu’est-ce que tu racontes ? Cette poudre, c’est de la neige… Et la neige est blanche !
— Le jour oui, mais la nuit, la morte-neige est noire, garçon !
Je lève vaguement les yeux vers le projecteur de pont dont le rayon blanchâtre attire des milliers de papillons…
La morte-neige ? !
— C’est la lumière artificielle de ton projecteur qui lui donne une apparence blanche, poursuit Sapience, mais regarde-la bien, elle n’est pas blanche !
Mes yeux se perdent un instant dans la vague lueur du feu de mât… Je dois me rendre à l’évidence…
Sans doute que tu penses que j’ai tendance parfois à parler tout seul. Ce n’est cependant pas parce que la folie me guette.
En fait, j’échange avec Sapience.
Sapience, c’est la vieille amie qui me rassure, ma petite voix à moi, celle avec qui je parle en secret à la veille des grandes décisions ou lors des situations périlleuses comme celle que nous traversons depuis plusieurs jours.
J’ai toujours suivi ses conseils à la lettre, tenu compte de ses réflexions avisées. Enfin… presque à chaque fois.
Sapience, c’est comme une amie sûre, une amie qui est toujours là lorsque tu en as besoin. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Une vraie amie, quoi !
C’est mon père qui nous a présentés l’un à l’autre lorsqu’il m’a raconté pourquoi il avait pris la décision de quitter le journalisme de guerre pour s’occuper des oiseaux migrateurs.
Sapience le lui avait conseillé. Et elle a eu vachement raison ! Grâce à elle, il a trouvé Gaëlle, et moi, j’ai retrouvé mon vrai père et une nouvelle famille !
Étant donné la pertinence de ses conseils, j’avais à l’époque immédiatement saisi l’opportunité de lui proposer de nous prendre sous son aile protectrice, Mélanie et moi. À bien y repenser, c’est d’ailleurs certainement elle qui m’a incité à l’embrasser sur le Seagull et dans la cabane au bord du lac. J’en ai tout à coup le cœur qui bat un peu plus fort.
— Ce blanc est une illusion, Iwan ! Le jour du Grand Dérèglement, c’est toute la nature qui s’est révoltée ! Elle s’est mise à vomir ses flocons de mort dès le premier soir. Car, je te le redis : la morte-neige est noire ! Noire comme la nuit des temps, comme les cheminées de l’enfer. Noire comme les nuits d’avant que les hommes ne trouent la bâche des géants.
— Mais, Sapience, qui nous l’envoie, ta morte-neige à la fin ? ! Les ordis de Bogdich ou la nature ?
— Il ne fallait pas, Iwan, il ne fallait pas s’acharner à la détruire, cette bâche. Vous aviez pourtant été prévenus par ceux d’entre vous qui connaissaient la nature. Vous n’auriez pas dû vous en moquer et continuer à balancer toutes vos fumées dans l’atmosphère, pas dû continuer à courir après le profit et…
— Mais, au collège, on nous a largement expliqué qu’on avait tout fait pour les réduire, ces fumées ! Les bagnoles, les snow-mobs et les motos-neige au photovoltaïque aux beaux jours comme en hiver et…
— Ce n’était pas assez, Iwan ! Ce que vous avez sauvé, vous l’avez détruit par les satanés nuages radioactifs évadés de vos centrales nucléaires pourtant ultra sécurisées ! C’est vous qui l’avez mise en colère !
— Mais…
— Bogdich se sert de cette colère pour y ajouter son ignominie et…
— Mais, nous…
— Et il mènera le programme à son terme.
— Mais, nous on n’y est pour rien, on n’était pas là !
— Ah, la bonne excuse ! Bien sûr que vous n’étiez pas là, mais vos pères égoïstes y étaient, eux ! Et vous allez malheureusement payer pour ce qu’ils ont fait !
— Mais, mon père n’est pas un égoïste, tu le sais bien Sapience, et moi j’ai pas envie qu’elle me prenne, ta morte-neige ! Pas envie de crever cette nuit !
— Vous allez payer le prix fort !
— Mais…
— Cesse donc tes « mais » ! L’Ankou se fout de tes « mais » ! Il possède des accointances avec les forces obscures qui se rient de vous ! Il laisse tomber la morte-neige qui vous tisse à chacun un linceul. Ensuite, lorsque vous fermerez les yeux, seulement à cet instant, il prendra la forme qu’il aura choisie.
— La forme de quoi ?
— Une forme, Iwan ! La forme la plus inattendue. Il s’approchera lentement, confisquera la vie et distribuera avec parcimonie la mort… La mort sans un bruit, sans un mot, sans même une trace. Tu…
— Allez, lâche-moi, Sapience, tu me prends trop la tête là ! Ici, on est peut-être isolés, mais on est aussi un équipage, et il est impossible que nous soyons les seuls dans cette situation !

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La morte-neige… N’importe quoi !
La réalité, c’est que je me les gèle…
Bouger le menton.
Plisser ce front qui, voilà une heure me faisait un mal de chien et que je ne sens même plus maintenant.
Le frotter avec mes gants, cligner des yeux, l’un après l’autre… Ensemble.
Taper dans mes mains.
Je m’invente des solutions de survie en soufflant longuement dans mon écharpe. Ça me réchauffe un peu le nez… C’est déjà ça de pris. Je sors Thibault de sa torpeur en lui frappant amicalement l’épaule. Il me répond d’un même geste avant de se lever et de sautiller sur place, la main droite accrochée aux filières.
Se lever…
Tenter de marcher. Marcher jusqu’au cockpit…
Thibault s’installe à ma place. Il a compris mes intentions sans que nous ayons eu à échanger un mot, pas même un signe à la lueur de nos frontales.
Je m’accroche à tout ce qui est à portée de main pour prévenir une glissade qui pourrait avoir des conséquences irrémédiables.
Et ce cata qui n’en finit pas de bondir de la tête au cul… On va finir par casser le matériel.
Réduire la grand-voile et enrouler entièrement le foc pour en laisser le moins possible au vent et perdre de la vitesse.
Oui, c’est ça : perdre de la vitesse.
De toute façon, inutile de prendre des risques, on va déjà bien assez vite.
Pas facile de tenir debout… Va pas falloir lambiner.
Baisser la tête pour éviter les paquets de neige…
Dès qu’il est en main, j’enroule autour du winch ce maudit cordage en pensant à mon grand-père qui se félicitait, lors des préparatifs, d’avoir équipé les deux catas de cordages hydrofuges. Même gelés et raides comme du bois, ils perdent rapidement de leur rigidité.
Et je tourne la manivelle tandis que de sinistres grincements me parviennent de l’avant dans le vacarme ambiant. La voile glacée crisse, hurle, se brise presque tandis qu’elle s’embobine sur elle-même.
Il faut que ça tienne…
Faut que ça tienne…
Voilà, c’est bon !
Mal au bide… Les oreilles qui sifflent… La faim sans doute… J’ai du mal à… Merde, qu’est-ce qui m’arrive ? Mes jambes vacillent…
Je viens de me vautrer. Mon corps tout entier est en train de glisser…
Le câble de la herse là, à un mètre à peine…
Et ce blizzard de fou qui me flagelle le visage dès que je me tourne un peu vers l’arrière.
Attraper le câble, vite.
Je m’accroche de toutes mes forces, mais pour faire quoi ensuite ? À la barre, Thib doit avoir les yeux rivés sur l’avant ; Jack, Yvon et Mélanie sont à l’intérieur… Si je suis balayé du pont, personne ne s’en apercevra.
Je finis par m’asseoir, m’enroule presque autour du câble gainé de givre.
Je me gèle…
J’aurais dû rester à la barre…
Il me faut absolument tourner le dos à cette maudite averse de neige ; que j’échappe aux griffures de ses flocons que le froid transforme lors de certaines bourrasques en grêlons tueurs.
La morte-neige.
Ses épines de ronces m’écorchent les yeux.
… Et ce film de la bataille de l’autre fin d’après-midi sur le pont. Mon esprit me le ressasse en boucle :
Mon grand-père, recroquevillé sur lui-même, se protégeant des coups de pieds de ce faux journaliste. Ce fumier qui a apporté le malheur à bord.
La douleur me tord à nouveau l’estomac…
On n’aurait jamais dû accepter de le laisser monter…
— Mais tu sais bien Iwan, que les « on aurait dû, on n’aurait pas dû » ne peuvent rebâtir le passé…
— Oui, je sais ! Avec des « mais » non plus, tu me l’as déjà dit !
— …
— Le problème, Sapience, c’est que le passé, c’est aussi Jack, trimballé comme un grossier paquet de linge sale au bout d’un filin, là-bas, à plus de cent mètres derrière nous ! Et ce passé-là nous a fabriqué un présent sur mesure. Une saloperie de présent ! Une galère, oui !
— Surtout, reste éveillé, Iwan. L’Ankou ne fauche que ceux qui dorment…
Le vent et les mouvements du cataskis me forcent à lâcher prise. Je glisse…
— Je t’ai dit de me lâcher avec ton faucheur de malheur, Sapience ! Tu ferais mieux de me sortir de là ! Mais… ça… c’est au-dessus de tes moyens, hein ! T’es meilleure pour les conseils !
Mon corps ne m’obéit plus. Il s’allonge malgré moi, épouse le fond du cockpit, devient une pièce de caoutchouc qui ne m’appartient plus.
Il n’en veut plus, mon corps.
Il n’en peut plus.
Pourtant, je sais que je ne dois pas me laisser commander par le mouvement.
Longue envolée du Seagull qui retombe ensuite lourdement au sol avant de repartir sur une seule coque.
Thibault ne fait pas dans la finesse. Mais, comme moi, il fait ce qu’il peut, mon copain. Et il tient bon !
Il faut que j’assure, moi aussi.
Et je revois encore Jack, celui que je pensais invulnérable, indestructible autant que son copain…
Le Taureau ! L’autre a quand même fini par l’avoir, et à quatre, ça va devenir beaucoup plus difficile maintenant.
Et Snow, que va-t-il devenir sans son maître ?
Me relever…
Rejoindre Thibault…
Impossible de tenir debout…
Mes yeux quittent quelques instants la route que trace vaguement le trait blanc du projecteur d’avant. Ils se posent ensuite sur la frêle lueur que laisse encore passer la couche de neige sombre déposée sur les hublots qui entourent le roof et surplombent le carré.
Ramper jusqu’à cet ultime signe de vie…
Je n’aurais pas dû quitter mon poste…
Qu’est-ce qu’ils foutent à l’intérieur ?
Ça fait combien de jours que je n’ai pas revu Mélanie ?
Nous auraient-ils oubliés dehors ?
Après s’être une nouvelle fois levé sur bâbord, le Seagull s’écrase à nouveau de toute sa masse. Le coup de menton que je refile dans le winch auquel je m’étais agrippé me fait conclure presque à haute voix ce dont je suis maintenant convaincu : il y a barreur et barreur !
Le claquement de la voile m’avertit d’un nouveau balayage de pont. Thibault doit flipper comme un malade.
S’accrocher à tout ce qui dépasse et attendre l’accalmie.
Dernier coup d’œil sur les cadrans électroniques que j’essuie au passage avec mes gants.
Vitesse de pointe : 45 nœuds.
Température extérieure : – 49°C
Vitesse du vent : 37 nœuds.
Sauter maintenant vers le flotteur pendant que l’engin enfin à l’horizontale surfe longuement sur un plat.
Trop tard… Il s’envole à nouveau avant de retomber sur ce tapis invisible qu’il tosse à s’en disloquer.
Comme désarticulé, le bolide ralentit alors sous l’effet de l’impact, mais ça tient. Ça tient bon !
J’en profite pour gagner trois à quatre mètres avant que le cataskis ne reparte de plus belle à la conquête de la nuit, comme s’il avait repris ses esprits.
D’une ultime enjambée, je regagne enfin mon poste où Thibault, après une tape dans la main, me cède la barre sans se faire prier.
Et le rodéo redémarre en culbutes incessantes où le Seagull lève son nez qu’il plante ensuite dans la neige en levant de l’arrière. Le mouvement est si rapide qu’il nous décolle de nos sièges pour mieux nous y replaquer la seconde suivante.
Lorsque nous sommes plus chanceux, la bête replonge en douceur au travers de la lame, faisant jaillir de part et d’autre des monceaux de poudre noire qui dévalent vers nous sans parade possible.
Ce vol d’un oiseau ivre sur l’écume des ténèbres me donne une inconfortable impression de vertige et j’imagine un instant ce qui pourrait survenir si tout à coup l’œil qui nous guide venait à rendre l’âme.
Le vent rugit, faisant craquer le vaisseau fou de ses coques au mât. Sur la droite ou la gauche, parfois des deux côtés en même temps, des branches arrachées aux arbres par la tornade viennent finir leur course, coincées dans les filières où elles restent prisonnières avant d’en être arrachées par la vitesse. Certaines autres, comme lancées par le diable, percutent violemment les voiles avant de venir se fracasser sur le roof et de s’échapper par l’arrière.
Les projectiles arrivent de toutes parts et on les sent parfois nous frôler.
Voilà donc la route de Tombmor !
Calé sur mon siège, je sens au fil des minutes le silence intérieur regagner mon esprit, comme si je devenais le spectateur de cet effroyable snow-movie. Concentré sur un avenir incertain qui pourrait à tout moment basculer, je ferme progressivement les écoutilles, m’isole de la tourmente afin de me consacrer pleinement à ma tâche de barreur.
Partant du haut du mât, la lumière continue, malgré la violence de l’ouragan, d’arroser une large route et me permet d’éviter les obstacles : arbres, restes de pylônes isolés, carcasses de voitures ou de semi-remorques. Presque ensevelis sous notre trajectoire, ils n’en sont pas moins de redoutables récifs qui pourraient anéantir nos efforts et coûter la vie à tout l’équipage en moins de dix secondes.
La morte-neige est partout. Sombre et glacée, on pourrait croire qu’elle nous prépare un tapis noir vers le pire cauchemar.
« … Le faucheur est capable de s’être atomisé pour retomber sur vous sous forme de flocons. Il est capable d’arrêter ton Seagull d’une main et le retourner de l’autre pour vous faire tous avaler sa poudre noire… » Les paroles obsédantes de Sapience me reviennent en tête.
Je tente de dénicher autour de nous le moindre signe, la moindre petite chose qui pourrait être l’Ankou, mais rien n’y fait.
Il y a bien de temps à autre sur notre route la lueur des flammes éclairant des silhouettes de fantômes qui ont élu domicile çà ou là dans la cabine, la benne ou la citerne éventrée d’un camion recouvert de bâches, mais ces mendigots n’ont rien à voir avec le faucheur qu’ils doivent redouter autant que nous.
Enveloppés dans des haillons, hommes ou femmes, ils nous regardent passer sans aucune réaction, sans doute trop surpris par ce vaisseau qui surgit du néant sous leurs yeux pour mieux y replonger l’instant d’après.
Je les imagine, privés de mots, échangeant seulement des regards éberlués.
Le vent continue à s’acharner sur les arbres et les ferrailles en bordure de voie, inflexible, comme s’il voulait les tordre, les soulever, les arracher au sol.
— Ça doit sacrément remuer à l’intérieur ! crie tout à coup mon zombie de voisin, me rappelant que nous sommes malgré tout en vie.
Je sursaute mais ne lui réponds pas, trop absorbé que je suis par la course et le slalom de délire auxquels je livre le navire.
Tenir.
Tenir jusqu’au bout de la nuit. Jusqu’à la première empreinte de la lumière du jour, ce moment de soulagement intense qui te laisse enfin voir et te rend les repères que l’obscurité t’avait subtilisés. Et, même si tu te rends compte que rien n’a changé en enfer, tu te contentes alors de l’indicible réconfort que t’offrent tes yeux.
Rien que pour cet instant, il nous faut tenir sans défaillir.
Et, tenir, c’est aussi refaire notre retard sur ce train de malheur.
Un bref instant, les yeux mi-clos, j’ai aperçu, à quelques mètres, la porte de la descente qui s’écartait pour laisser s’échapper une frêle silhouette vers l’extérieur.
— Voilà la bouffe ! s’enthousiasme Thibault en mettant cette fois les mains en porte-voix dans ma direction.
Moi, je n’ai pas faim.
Désirant retenir sa capuche d’une main, l’ombre glisse, tombe. Nous l’apercevons de temps à autre, dans le faisceau de nos lampes, qui prend de longues minutes pour récupérer puis se relève, s’accroche au câble de la herse avant de s’étaler de nouveau.
C’est en prenant appui sur le pied de l’éolienne qu’elle parvient laborieusement à se hisser jusqu’à nos deux points lumineux, exténuée par une lutte de plus d’une demi-heure contre les éléments.
Mélanie !
Je me rappelle de cette nuit-là chez moi. C’était au tout début du cauchemar : « Trois c’est mieux que deux »…
Fermement calée à côté de Thibault, elle dégaine sans le moindre commentaire deux paquets de biscuits et tablettes de chocolat qu’elle nous tend à chacun. Comme il m’est impossible d’avaler quoi que ce soit à ce moment précis, je décide de remettre le festin à plus tard en enfouissant de la main droite ces rations de survie dans ma poche d’anorak.
Mélanie…
Nos faisceaux de lampes s’effleurent, se touchent, s’entremêlent ; mais elle paraît si loin de moi ; et pour ma part, je me sens tant de responsabilité qu’il m’est impossible de penser à autre chose qu’à ce bolide dont on nous a confié les commandes…
Elle a dû ressentir ma pensée, car elle change maintenant de place avec Thibault pour venir se caler contre moi.
Il tousse, mon copain.
Tout comme moi, il ne se sent visiblement pas capable de lui poser LA question.
Si mon grand-père l’a renvoyée vers nous, c’est sans doute que le pire est à craindre pour Jack, et qu’il a tenu à rester seul auprès de son ami.

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