Gérard Chevalier Une nouvelle de Gérard Chevalier : quand d’un souvenir naît un roman…

Une nouvelle de Gérard Chevalier : quand d’un souvenir naît un roman…

À travers cette nouvelle, écrite en plein confinement, période propice à la remontée des souvenirs, notre auteur Gérard Chevalier nous narre un épisode qui a marqué sa vie et qui est à l’origine de son premier roman, « L’ombre de la brume ».

« Mes deux jeunes enfants et moi sommes heureux en montant la tente dans un vaste pré fraîchement fauché, qu’un exploitant agricole, rencontré par hasard, nous a gentiment prêté. Nous avons rendez-vous avec un ami peintre belge, Jacques Chemay, qui a loué une petite maison ici, à Moulin-en-Gilbert. Je suis entre mes deux mariages et sa compagnie est bien agréable en ces temps de solitude. Un monstre est avec nous : Halphen, dit Alph, mon dogue allemand de quatre-vingt-cinq kilos, magnifique et redoutable seulement en apparence dans sa livrée noire au plastron blanc. La météo connaissant notre présence fait régner une atmosphère de conte de fée. En rentrant de chez notre ami en cette soirée de juillet, au moment de fermer la tente, nous apercevons de la lumière au milieu du bois voisin. Tiens ! Il y a donc une habitation dans un lieu éloigné de plusieurs kilomètres du village. Nous nous endormons bête et hommes confondus après un dernier regard vers une voie lactée merveilleusement discernable.

Le jour suivant, expédition découverte de la région, une campagne idyllique. Tout à coup… stupeur ! Un bateau style paquebot en miniature traverse les champs devant nous. Nous laissons la voiture et courons pour comprendre ce phénomène. L’explication est simple : le canal de Bourgogne trace sa route fluviale, tranquille et poétique, comme celui du canal de Nantes à Brest que je fréquente aujourd’hui. Ce sont des lieux emprunts de magie où la rêverie s’invite ainsi que… la pêche à la ligne, dont je suis un passionné. Nous repérons l’endroit idéal pour nous installer demain, après avoir acheté les farines et asticots nécessaires à cette activité, dont le déroulement est exempt de jeux vidéo ou ordinateurs lesquels, heureusement pour nous, n’existent pas encore.

Le soir vient doucement, moment que nous aimons particulièrement car riche en conversations et échanges de toute sorte, y compris l’histoire du Morvan, région de notre séjour, où la sorcellerie a laissé de sinistres traces : des centaines d’autodafés, des buchers destinés à l’exécution des sorcières principalement. En faisant une dernière promenade avec notre beau gardien, dans le chemin qui mène à notre pâture, des silhouettes viennent à notre rencontre. Une femme et deux hommes. C’est un choc ! La femme âgée d’une soixantaine d’années a les cheveux d’un blanc surnaturel et ses yeux bleus pâles nous transpercent avec une expression diabolique. Les deux hommes sont l’un tordu, portant un fagot sur son dos, l’autre nain avec le visage d’un démon. Nous leur disons malgré tout bonsoir, mais ils ne nous répondent que par un bref signe de tête. Il ne nous reste plus qu’à nous faire joyeusement peur, ce dont nous ne nous privons pas, excepté Alph indifférent à ce genre de plaisanterie. Le lendemain, branle-bas de combat ! Après le petit déjeuner copieux, contrairement à la toilette sommaire, nous nous approchons discrètement du bois où la lumière brille la nuit. Je suis ahuri de voir pratiquement contre les troncs d’arbre une habitation bourgeoise avec des hublots en zinc sur le toit comme dans le neuvième arrondissement de Paris. Mais dans un état de délabrement avancé. Immédiatement, la réminiscence du roman d’Edgar Poe, « La chute de la maison Uscher », me vient à l’esprit. Le gentil paysan qui nous a donné l’usage de son champ nous invite à déjeuner et nous avons confirmation de notre découverte ! L’occupante de l’hôtel particulier insolite est bien une sorcière que les gens alentour viennent consulter la nuit, et les deux affreux sont ses frères avec qui elle officie. Notre hôte précise que ce pays est encore sous l’emprise des croyances occultes et nous explique des symboles en usage chez ses voisins : pierres aux quatre coins du terrain contre l’orage, branche d’arbre plantée dans le tas de fumier contre les serpents, et bien d’autres que j’ai oubliés. Nous avons maintenant de quoi nous amuser à inventer des histoires épouvantables, ce dont nous nous régalons.

Les jours passent, heureux, avec des parties de pêche mémorables et des excursions qui nous remplissent le cœur et la mémoire. Le 20 juillet, l’expédition Apollo 11 s’apprête à faire marcher un homme sur la lune. Les enfants me demandent de les réveiller lorsque Neil Armstrong posera le pied sur le satellite. Je leur promets. J’ai approché la Fiat 600 de la tente et, laissant la portière ouverte, la radio allumée, j’observe la lune resplendissante que le ciel compatissant m’offre sans un nuage.

Au moment crucial, j’essaie de sortir les enfants de leur sommeil, mais rien à faire. Des grognements agressifs me font renoncer à ma promesse. Tant pis. Je me rassois appuyé contre mon chien et, comme des millions de spectateurs, j’assiste en direct au « petit pas pour l’homme » mais un grand pas pour moi, car ce souvenir extraordinaire m’accompagne depuis cette nuit-là, avec d’autant plus d’acuité que ce fut le prélude au premier roman que j’aie jamais imaginé : « L’ombre de la brume ». Il mettra quarante ans avant de raconter à mes lecteurs cette histoire que j’ai beaucoup transformée, il est vrai. Pour mon plus grand plaisir, et pour le leur, j’espère. »

Gérard Chevalier – avril 2020.

GG-confine

Notre Gégé Chevalier en confinement à Carantec…

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