roman format poche (11 x 18 cm)
336 pages
ISBN / EAN : 9782907572484
Colette Vlerick vit sur la côte nord du Finistère. Son premier roman, La Fille du Goémonier, publié en 1998, a rencontré un succès immédiat.
Avec Vengeances, elle révèle sa passion pour le roman à suspense.
Certains secrets ont un prix qui ne se paye pas en argent.
Léon Mortain, qui a créé une entreprise de transports à Portquay à la fin de la Deuxième guerre mondiale, l’apprendra à ses dépens. Il suffira de quelques jours pour que son univers bascule dans le cauchemar.
Dans Vengeances, se croisent un ninja fou, un homme prêt à tout pour apaiser sa souffrance, un commissaire très étrange, un innocent... Beaucoup d’innocents, en réalité, et beaucoup de coupables. Tous paieront le prix du secret de celui qu’on appelait « Monsieur Léon ».
CHAPITRE 1
La tête
Au milieu des pots de fleurs renversés, une tête la contemplait en ricanant. Une tête pleine de sang. Une tête sans corps.
Dans un mouvement de surprise incontrôlable, Clara voulut s'approcher puis se rendit compte de ce qu'elle voyait. Son pied nu glissa dans le liquide rouge sans qu'elle s'en aperçoive. Si elle hurla, il n'y avait personne pour l'entendre.
Trois pensées se bousculèrent dans son esprit.
C'est un cauchemar.
Non, c'est réel.
Zut, on dirait une série B.
La réalité de l'événement l'emporta sur les autres considérations et elle passa brusquement à l'action, une action où sa raison submergée par la panique n'avait plus aucune part. Une digue se rompit, balayant tout ce qui faisait d'elle la femme enviée de Thierry Mortain, propriétaire des Transports Mortain, premier adjoint au maire et futur maire lui-même.
Clara se rua vers la porte-fenêtre grande ouverte, la claqua violemment et la verrouilla, non sans s'assurer d'un regard rapide que le chat n'était pas bloqué dehors, à la merci du sadique. Elle imaginait l’homme embusqué derrière un buisson, prêt à les massacrer. Dans le même élan, elle se jeta sur la porte d'entrée pour la fermer à clef. C'est à ce moment-là qu'elle se souvint d'avoir ouvert toutes les fenêtres de la maison pour profiter du soleil. Les autres portes-fenêtres du salon n'étaient pas verrouillées non plus. L'assassin pouvait entrer comme il le voulait.
Se barricader ? Impossible.
Courir jusque chez les voisins ? Inutile d'y penser.
La seule maison du quartier habitée en ce moment ne l'était que le soir, quand ses occupants rentraient de leur travail. Les autres étaient des résidences secondaires. Par ailleurs - même bien plus tard le souci ne lui en parut jamais ridicule -, elle n'aurait pas osé laisser le chat à la merci d'un fou sanguinaire. Mieux valait appeler la police. Mais d'abord, trouver une arme.
Il lui suffit d'un instant pour se précipiter dans la cuisine, ouvrir à la volée le tiroir des couteaux, attraper le plus grand, revenir en courant dans le salon, empoigner son téléphone portable et, ignorant le numéro du commissariat de Portquay, composer le 18. Les pompiers. Ils sauraient quoi faire. Ils étaient déjà venus le jour de Noël, quand elle avait trouvé un fou de Bassan blessé, sur la plage devant chez elle.
La belle madame Mortain n'était plus qu'une main désespérément crispée sur un petit téléphone portable. Pas une seule larme, non. Mais elle se mordait la langue, les lèvres et l'intérieur des joues sous l'impact des mots qui se bousculaient, hachés par la terreur qui lui serrait la gorge.
Clara dut s'y reprendre à deux fois pour expliquer ce qui se passait. Son interlocuteur ne comprit rien à ce qu'elle disait mais, saisi par le ton terrifié de sa voix, n'hésita pas un seul instant à alerter la police. En même temps, il lui demanda son adresse et le chemin le plus rapide pour parvenir chez elle, transmettant les renseignements au fur et à mesure. Dans ces quartiers, d’anciens lieux-dits aux routes et rues rarement numérotées, il fallait presque connaître chaque maison et chaque nom. Ce qui faisait le charme de la côte de Portquay pouvait se transformer en un redoutable piège. Par chance, la demeure du puissant fils Mortain était connue dans tout le pays.
Une main crispée sur le couteau et l'autre sur le téléphone, le dos collé contre la porte d'entrée pour être sûre de pouvoir faire face, ne pas être prise à revers par le tueur, Clara s'accrochait à son téléphone, se répétant que sa vie en dépendait peut-être. Le pompier qui lui avait répondu continuait à lui parler, lui assurant qu'il ne raccrocherait pas tant que la police ne serait pas sur les lieux. Par la suite, elle s'en souvint comme d'un moment où ses sens avaient vibré à un degré qu'elle n'aurait jamais cru possible. La moindre variation dans son environnement lui parvenait avec force, tandis que son esprit fonctionnait à toute allure : qu'avait-elle oublié de dire ou de faire qui aurait changé sa vie à un moment ou à un autre ? Pourquoi n'avait-elle jamais rédigé son testament ? Pourquoi n'avait-elle pas appris un sport de combat qui lui aurait donné une possibilité de se défendre au lieu d'attendre passivement, son ridicule couteau de cuisine à la main ? Ridicule ? Non, pas tant que cela d'après certaines statistiques. Où les avait-elle lues ? Elle ne savait plus mais, d'après les chiffres, la plupart des crimes passionnels étaient commis avec de simples couteaux de cuisine. A moins que ces statistiques concernent les accidents domestiques et le nombre de morts qu'ils provoquent chaque année ? Elle ne savait plus et se reprochait d'avoir été si peu attentive quand elle le pouvait encore, quand elle était sûre de vivre la minute suivante.
Les hurlements de la sirène de police l'arrachèrent à ce qu'elle appela, bien plus tard, son moment de folie. Elle laissa tomber le téléphone à terre en hurlant à l'adresse du pompier : « Ils arrivent ! », ouvrit la porte sans lâcher son couteau, et courut de toutes ses forces à la rencontre des policiers. Sans doute paraissait-elle dans un état inquiétant car le véhicule blanc pila, faisant gicler le gravier de l'allée. Un homme habillé d'une veste vert sombre en jaillit, le pistolet à la main, et lui hurla de jeter son arme… Elle ne comprit pas tout de suite et il dut crier une deuxième fois pour qu'elle s'arrête, trébuchant sur un caillou. La compréhension de la situation lui revint d'un seul coup ; elle baissa les yeux vers son couteau, incapable de décrisper les doigts, et se mit à trembler comme une feuille.
Le policier remit son arme dans son étui tout en lui parlant.
– C'est vous qui nous avez appelés ?
Incapable de dire un mot tant elle tremblait, elle répondit d’un signe de tête brutal qui lui donna l'impression que ses vertèbres se brisaient. Un deuxième homme s'était approché et, prenant soin d'y poser les doigts aussi peu que possible, lui enleva son couteau pour le glisser dans un sac en plastique transparent. Il fait attention aux empreintes, pensa-t-elle machinalement. D'un geste raide, elle tendit le bras vers l'arrière de la maison et parvint à proférer :
– Là-bas, sur la terrasse, dans les pots de fleurs…
Elle voulut les guider mais le policier le plus âgé la retint d'un geste autoritaire de la main avant de se tourner vers le troisième homme, le plus jeune :
– Tu restes avec elle et vous attendez qu'on vienne vous chercher.
Clara vit disparaître les deux hommes derrière la haie et prit conscience qu'elle était en train de claquer des dents. Le policier chargé de - la protéger ou la surveiller ? - la protéger, décida-t-elle, lui proposa de s'asseoir dans la voiture.
– Vous ne devez pas avoir très chaud, pieds nus comme vous l'êtes, ajouta-t-il.
Elle baissa les yeux. Il y avait une traînée rouge au-dessus de son petit orteil droit. Sans doute s'était-elle cognée à une pierre. La vue du sang sur sa peau nue amorça la réaction. Clara sentit ses yeux se mouiller et ne put retenir un gémissement. Sans rien dire, le policier lui tendit un mouchoir en papier. Elle le tint devant elle, ne sachant ce qu'elle désirait le plus : se moucher, essuyer ses yeux ou nettoyer sa blessure. Le crachotement du talkie-walkie accroché à la ceinture de son ange gardien la tira de son hésitation. Ils pouvaient rejoindre les deux autres membres de l'équipe. Elle se moucha énergiquement tandis qu'un peu de sang-froid lui revenait, et précéda le jeune homme dans le chemin, prenant soin de poser ses pieds aux endroits les plus lisses.
Avec la sensation d'être à la fois guide et suspecte, deux bonnes raisons pour devoir marcher devant lui, elle lui fit contourner la maison pour l'amener sur la terrasse. L'homme le plus âgé, visiblement le supérieur des deux autres, l'attendait, l'air perplexe. De taille moyenne et plutôt mince, il offrait le contraste de cheveux encore très noirs avec des yeux d'un bleu éclatant. Mais le réseau de fines rides autour de ses paupières et au coin de sa bouche racontait une histoire moins séduisante, pleine de tensions, de fatigue, de dégoût, de désillusions. Il rompit le silence au bout de quelques instants où elle n'avait pas osé regarder du côté de la tête.
– Je suppose que vous savez ce que cette plaisanterie peut vous coûter ?