| Auteur | Angèle Jacq |
| Titre |
Ils n'avaient que leurs mains |
| Éditeur |
Palémon |
| Parution |
2004 |
| Format | 11 x 18 cm (format poche) |
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Pages |
320 pages |
| Prix |
7,50 € |
| ISBN |
978-2-907572-56-3 |
| L'ouvrage |
S' estompe le temps, s'éloignent les souvenirs, se dilue la mémoire dans les années qui passent. Époque noire et noircie, actes spontanés idéalisés, accusations fondées ou pas, cette tranche d'histoire qui se prête au thriller historique a trop souvent été galvaudée pour les besoins de la cause : effacer juin 1940 et la honte qui s'ensuit mais aussi servir d'argument à la République afin d'accuser ce peuple de trahison pour mieux écraser la langue et la culture des Bretons. Les faits sont têtus. Si une poignée a trahi dont on connaît les noms, une majorité écrasante a fait ce qu'elle devait faire, en silence, et certains jusqu'à le payer de leur vie.
Retrouvez ci-dessous le premier chapitre de ce roman très poignant :
En cet après-midi ensoleillé de 1942, Reun bine les haricots dans Park
Ar Fotoù Vras. En bras de chemise de coton rayé d’un bleu décoloré, pli
du col effiloché, casquette à visière verdie par le temps abaissée sur
les yeux, ployé sur le manche de la houe, il manie l’outil dans la
terre à coups rapides. Il avance au rythme de son travail, pas à pas,
nu-pieds dans ses sabots garnis de paille et de foin. Les longues
rangées commencent à recouvrir le sol humide de leur feuillage vert
sombre. Il lui reste encore un bon tiers de la parcelle à sarcler.
Reun, le certificat d’études en poche, a dans un premier temps suivi son grand-père en journées et, depuis un an et demi, vole de ses propres ailes, gagé à Roz An Dolenn. Il s’arrête pour s’éponger le front avec son mouchoir. C’est alors qu’il voit Alain jeter ses sabots en contrebas du talus et, d’un saut, descendre dans la fourrière. Le jeune homme marche à grandes enjambées en prenant soin de ne pas écraser les plants. Il n’est pas très grand mais bien charpenté. En chemise à manches courtes, coiffé d’un béret, il tient sa veste d’un doigt par-dessus l’épaule. « A feiz ’ta ! keit all zo na meus ket gwelet hennezh ! Petra neus da c’houl ganin-me ? Un dra ispisial-tre, sur ! Petramant vije bet deut ’barzh kêr, da ma c’havout, an abadaez-mañ. Ma foi ! Depuis le temps que je ne l’ai pas vu celui-là ! Qu’a-t-il à me demander ? Une chose très particulière, sûrement ! Car sans cela, il serait venu me voir à la ferme ce soir », se dit Reun entre Dieu et ses songes. Il reprend son binage, l’air de celui qui n’a rien vu et laisse le jeune homme venir à sa rencontre. — Tomm an amzer, paotr ! Rostet a raio ar reun war kein ar moc’h ! Il fait chaud, le gars ! Le crin va friser sur le dos des cochons ! s’exclame Alain, en guise d’approche. — Matreze ! Peut-être, sourit Reun en se relevant et, l’entrée en matière étant faite, il s’appuie sur le manche de la houe pour attendre la suite. — Un tammig mat ho peus da drañcheet c’hoazh ! Un’ devez-leun labour da neubeutañ. Tu as encore une bonne parcelle à biner ! Une journée de travail bien pleine, au moins. — Ya, tost da vat. Oui, à peu près, acquiesce Reun. Til-heik ! Til-heik ! Til-heik ! saccade une perdrix dans le champ d’orge de l’autre côté du haut talus surmonté de têtards de chênes. Inquiète d’entendre la voix des deux hommes, elle rassemble sa compagnie. — C’hwitellañ a ra ar glujar ‘testum he zud. Elle siffle, la perdrix, pour rassembler son monde, constate Alain, et selon la coutume, faisant le parallèle entre cette image et sa démarche, il poursuit sa pensée : — Na c’hwitellan ket e-gist ar glujar, kouskoude, klask a ran dastum tud a asantefe sevel ’enep ar boched, evit ar Vro. Je ne siffle pas comme la perdrix, pourtant je cherche à rassembler des gens qui accepteraient de se lever contre les Boches et pour cette terre. Le marché moral est à l’étal : le contrat peut se discuter entre ces deux gars frais émoulus de l’enfance mais à qui le plomb de la vie a déjà façonné un visage d’homme. Reun va sur ses dix-sept ans. Alain, natif de Lenn An Douaroù, trois fermes plus loin, en a à peine deux de plus. Autant le premier est grand, sec, brun, basané, le menton taillé en biseau, les yeux noirs cachés par des sourcils broussailleux, autant la chevelure blonde et frisée du second brille au soleil. Son visage rond et avenant à la peau claire, sourit, creusant les fossettes de ses joues. Enfin, de grands yeux bleus à s’y noyer, tempérés par un menton court et décidé, laissent poindre un caractère trempé. Un geai, agacé par les til heik ! de la perdrix insistante et têtue, jacasse son courroux quelque part dans la haie. Alain regarde les arbres, faussement détaché, puis donne un coup de botez tus, son sabot garni de cuir, dans une motte qui s’effrite. Toujours selon l’usage, il laisse le temps à la réflexion de creuser son sillon. Enfin Reun rompt le silence. — Ha petra a vefe d’ober ? Qu’y aurait-il à faire ? — Beañ prest evit an devezh a vefe emm deuseoc’h ! Evel just, ‘vit c’hoazh neusomp ket armoù, setu ne oamp ket gouest d’ober kalz ’dra nemet sell en-dro deusomp ha matreze kavout titour deus un disklêr bennaket da gas da Londrez. Être prêt pour le jour où l’on aurait besoin de toi ! Évidemment, pour l’heure nous n’avons pas d’armes, aussi nous ne pouvons pas grand-chose si ce n’est regarder autour de soi et peut-être glaner un renseignement quelconque à communiquer à Londres. — Han ! Ken kreñv ha ken gwallus eo ar boched ! Ha Londrez an tu all deus ar mor, ken pell all… talvoud a ra ar boan ? Ha ! Les Boches sont si forts et si capables de mal ! Et Londres de l’autre côté de la mer, si loin… Cela en vaut-il la peine ? Un long moment s’écoule dans le piqueté joli des chants d’oiseaux, puis Alain s’enquiert : — Klevet a rit radio Londrez ur wech dre vare ? Entends-tu parfois la radio de Londres ? — ’Barzh pelec’h ’gred deoc’h emaon ? Neus ket gouloù-dre-dan amañ, neblec’h ebet, bevet a rit memeus tra, nann ? Evel-just, meus klevet kaoz deus an abadennoù-se, na n’on ket inosant-tre on ! Et où crois-tu que je suis ? Il n’y a pas l’électricité ici, tu vis la même chose, non ? Evidemment, j’ai eu écho de ces émissions, je ne suis pas tout à fait idiot ! Alain ne relève pas la protestation justifiée de Reun et note sa fierté. — Krediñ a ra deoc’h neuze, eo dav asantiñ, pep tra hag all ganto ? N’emaint ket ’barzh o Bro, nezhe ! An douaroù amañ zo deomp hag an avel a c’hwezh deus ar mor zo avel ar frankiz ! Crois-tu donc qu’il faille accepter chaque chose qu’ils nous imposent ? Ils ne sont pas dans leur pays ! Ces terres sont les nôtres et le vent qui souffle de la mer est vent de liberté ! — Nann ! Evel just ! Met, laret a rit ho-unan, na neuzomp nemet hon daouarn evit ‘n em zisfennañ ! « Sellañ tro-war-dro » a lârit… Met deus petra ? Deus ar piz’tont er-maez deus an douar ? Non ! bien sûr ! Tu le dis toi-même, nous n’avons que nos mains pour nous défendre ! Regarder alentour dis-tu… Mais vers quoi ? Vers les haricots qui sortent de terre ? — Emm a vo kouskoude da sevel enep. Gwrait ho soñj. Goût’rit ‘barzh pelec’h kavout ’non. An devezh a po gwraet an dro deus an afer, deuit da ma c’havout. Il faudra pourtant se soulever. Penses-y. Tu sais où me trouver. Le jour où tu auras fais le tour de la question, viens à ma rencontre. Il fait trois pas pour s’en aller et se retournant pour le saluer d’un doigt sur la casquette, il jette : d’ar c’hentañ, à bientôt, avec un sourire et presque une certitude dans le regard.
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| L'auteur |
Née à Landudal en 1937, Angèle Jacq a toujours vécu et travaillé en
Bretagne. D’abord agricultrice, elle a exercé différents métiers avant
de devenir pigiste et écrivain. |
| Bibliographie |
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