roman format poche (11 x 18 cm)
320 pages
ISBN / EAN : 9782907572569
Née à Landudal en 1937, Angèle Jacq a toujours vécu et travaillé en
Bretagne. D’abord agricultrice, elle a exercé différents métiers avant
de devenir pigiste et écrivain.
Elle occupe aujourd'hui une place particulière dans la littérature en Bretagne.
S' estompe le temps, s'éloignent les souvenirs, se dilue la mémoie dans les années qui passent. Époque
noire et noircie, actes spontanés idéalisés, accusations fondées ou
pas, cette tranche d'histoire qui se prête au thriller historique a
trop souvent été galvaudée pour les besoins de la cuase : effacer juin
1940 et la honte qui s'ensuit mais aussi servir d'argument à la
République afin d'accuser ce peuple de trahison pour mieux écraser la
langue et la culture des Bretons. Les faits sont têtus. Si une poignée
a trahi dont on connaît les noms, une majorité écrasante a fait ce
qu'elle devait faire, en silence, et certains jusqu'à le payer de leur
vie.
CHAPITRE 1
En cet après-midi ensoleillé de 1942, Reun bine les haricots dans Park
Ar Fotoù Vras. En bras de chemise de coton rayé d’un bleu décoloré, pli
du col effiloché, casquette à visière verdie par le temps abaissée sur
les yeux, ployé sur le manche de la houe, il manie l’outil dans la
terre à coups rapides. Il avance au rythme de son travail, pas à pas,
nu-pieds dans ses sabots garnis de paille et de foin. Les longues
rangées commencent à recouvrir le sol humide de leur feuillage vert
sombre. Il lui reste encore un bon tiers de la parcelle à sarcler.
Reun, le certificat d’études en poche, a dans un premier temps suivi
son grand-père en journées et, depuis un an et demi, vole de ses
propres ailes, gagé à Roz An Dolenn.
Il s’arrête pour s’éponger le front avec son mouchoir.
C’est alors qu’il voit Alain jeter ses sabots en contrebas du talus et,
d’un saut, descendre dans la fourrière. Le jeune homme marche à grandes
enjambées en prenant soin de ne pas écraser les plants. Il n’est pas
très grand mais bien charpenté. En chemise à manches courtes, coiffé
d’un béret, il tient sa veste d’un doigt par-dessus l’épaule.
« A feiz ’ta ! keit all zo na meus ket gwelet hennezh ! Petra
neus da c’houl ganin-me ? Un dra ispisial-tre, sur ! Petramant vije bet
deut ’barzh kêr, da ma c’havout, an abadaez-mañ. Ma foi ! Depuis le
temps que je ne l’ai pas vu celui-là ! Qu’a-t-il à me demander ? Une
chose très particulière, sûrement ! Car sans cela, il serait venu me
voir à la ferme ce soir », se dit Reun entre Dieu et ses songes.
Il reprend son binage, l’air de celui qui n’a rien vu et laisse le jeune homme venir à sa rencontre.
— Tomm an amzer, paotr ! Rostet a raio ar reun war kein ar moc’h
! Il fait chaud, le gars ! Le crin va friser sur le dos des cochons !
s’exclame Alain, en guise d’approche.
— Matreze ! Peut-être, sourit Reun en se relevant et, l’entrée en
matière étant faite, il s’appuie sur le manche de la houe pour attendre
la suite.
— Un tammig mat ho peus da drañcheet c’hoazh ! Un’ devez-leun
labour da neubeutañ. Tu as encore une bonne parcelle à biner ! Une
journée de travail bien pleine, au moins.
— Ya, tost da vat. Oui, à peu près, acquiesce Reun.
Til-heik ! Til-heik ! Til-heik ! saccade une perdrix dans le
champ d’orge de l’autre côté du haut talus surmonté de têtards de
chênes. Inquiète d’entendre la voix des deux hommes, elle rassemble sa
compagnie.
— C’hwitellañ a ra ar glujar ‘testum he zud. Elle siffle, la
perdrix, pour rassembler son monde, constate Alain, et selon la
coutume, faisant le parallèle entre cette image et sa démarche, il
poursuit sa pensée :
— Na c’hwitellan ket e-gist ar glujar, kouskoude, klask a ran
dastum tud a asantefe sevel ’enep ar boched, evit ar Vro. Je ne siffle
pas comme la perdrix, pourtant je cherche à rassembler des gens qui
accepteraient de se lever contre les Boches et pour cette terre.
Le marché moral est à l’étal : le contrat peut se discuter entre ces
deux gars frais émoulus de l’enfance mais à qui le plomb de la vie a
déjà façonné un visage d’homme.
Reun va sur ses dix-sept ans. Alain, natif de Lenn An Douaroù, trois fermes plus loin, en a à peine deux de plus.
Autant le premier est grand, sec, brun, basané, le menton taillé en
biseau, les yeux noirs cachés par des sourcils broussailleux, autant la
chevelure blonde et frisée du second brille au soleil. Son visage rond
et avenant à la peau claire, sourit, creusant les fossettes de ses
joues. Enfin, de grands yeux bleus à s’y noyer, tempérés par un menton
court et décidé, laissent poindre un caractère trempé.
Un geai, agacé par les til heik ! de la perdrix insistante et têtue, jacasse son courroux quelque part dans la haie.
Alain regarde les arbres, faussement détaché, puis donne un coup de
botez tus, son sabot garni de cuir, dans une motte qui s’effrite.
Toujours selon l’usage, il laisse le temps à la réflexion de creuser
son sillon.
Enfin Reun rompt le silence.
— Ha petra a vefe d’ober ? Qu’y aurait-il à faire ?
— Beañ prest evit an devezh a vefe emm deuseoc’h ! Evel just,
‘vit c’hoazh neusomp ket armoù, setu ne oamp ket gouest d’ober kalz
’dra nemet sell en-dro deusomp ha matreze kavout titour deus un disklêr
bennaket da gas da Londrez. Être prêt pour le jour où l’on aurait
besoin de toi ! Évidemment, pour l’heure nous n’avons pas d’armes,
aussi nous ne pouvons pas grand-chose si ce n’est regarder autour de
soi et peut-être glaner un renseignement quelconque à communiquer à
Londres.
— Han ! Ken kreñv ha ken gwallus eo ar boched ! Ha Londrez an tu
all deus ar mor, ken pell all… talvoud a ra ar boan ? Ha ! Les Boches
sont si forts et si capables de mal ! Et Londres de l’autre côté de la
mer, si loin… Cela en vaut-il la peine ?
Un long moment s’écoule dans le piqueté joli des chants d’oiseaux, puis Alain s’enquiert :
— Klevet a rit radio Londrez ur wech dre vare ? Entends-tu parfois la radio de Londres ?
— ’Barzh pelec’h ’gred deoc’h emaon ? Neus ket gouloù-dre-dan
amañ, neblec’h ebet, bevet a rit memeus tra, nann ? Evel-just, meus
klevet kaoz deus an abadennoù-se, na n’on ket inosant-tre on ! Et où
crois-tu que je suis ? Il n’y a pas l’électricité ici, tu vis la même
chose, non ? Evidemment, j’ai eu écho de ces émissions, je ne suis pas
tout à fait idiot !
Alain ne relève pas la protestation justifiée de Reun et note sa fierté.
— Krediñ a ra deoc’h neuze, eo dav asantiñ, pep tra hag all ganto
? N’emaint ket ’barzh o Bro, nezhe ! An douaroù amañ zo deomp hag an
avel a c’hwezh deus ar mor zo avel ar frankiz ! Crois-tu donc qu’il
faille accepter chaque chose qu’ils nous imposent ? Ils ne sont pas
dans leur pays ! Ces terres sont les nôtres et le vent qui souffle de
la mer est vent de liberté !
— Nann ! Evel just ! Met, laret a rit ho-unan, na neuzomp nemet
hon daouarn evit ‘n em zisfennañ ! « Sellañ tro-war-dro » a lârit… Met
deus petra ? Deus ar piz’tont er-maez deus an douar ? Non ! bien sûr !
Tu le dis toi-même, nous n’avons que nos mains pour nous défendre !
Regarder alentour dis-tu… Mais vers quoi ? Vers les haricots qui
sortent de terre ?
— Emm a vo kouskoude da sevel enep. Gwrait ho soñj. Goût’rit
‘barzh pelec’h kavout ’non. An devezh a po gwraet an dro deus an afer,
deuit da ma c’havout. Il faudra pourtant se soulever. Penses-y. Tu sais
où me trouver. Le jour où tu auras fais le tour de la question, viens à
ma rencontre.
Il fait trois pas pour s’en aller et se retournant pour le saluer d’un
doigt sur la casquette, il jette : d’ar c’hentañ, à bientôt, avec un
sourire et presque une certitude dans le regard.