| L'ouvrage |
Ces jeunes ont échappé au Service du Travail Obligatoire en Allemagne
et pourtant, “ils n'avaient que leurs mains”, mais un énorme culot.
Véritable thriller, le premier tome raconte comment l'équipe résistante
d'Alain se constitue, fait disparaître les dossiers du STO, rejoint les
autres groupes et chasse l'occupant de Cornouaille avec les moyens du
bord !
Dans ce deuxième tome, en fin août 44, nos héros continuent et
assaillent les 15 000 Allemands bouclés en presqu'île de Crozon.
Toujours aussi mal équipés, ils passent de la guérilla à la vraie
guerre. Face à la presqu’île, l’armée américaine les rallie :
découverte d'un autre monde, bataille sur le Menez C'Homm et grande
désillusion sous les bombes américaines qui rasent Telgruc.
Cependant ils poursuivent, décidés à enlever Lorient et fêter Noël 1944 à la maison, la guerre terminée.
Hélas, il en sera tout autrement. Terrés dans leurs abris creusés à
même les talus sur 65 kilomètres, “les Mexicains” tels que les
surnomment les Américains, cernent la “poche” et affrontent dans le
dénuement un hiver terrible…
Retrouvez le premier chapitre en exclusivité de la suite tant attendue du roman "ils n'avaient que leurs mains" :
Mercredi 9 août 1944.
Parade dans la ville de Kemper, au lendemain de sa libération : au pas, les gars de la Résistance !
Ce défilé, les vivats d’une foule en délire, le branle des cloches des
jours de grandes cérémonies : les tours des églises en tremblent depuis
leur chambre là-haut jusqu’au sol. Oh ! L’énergie des sonneurs, ils
sonnent et sonnent à toute volée, « war an ton bras », sur l’air
d’importance. Et puis la fanfare - cuivres, à dominante de faux et
faussets - mais qu’importe, puisque les tambours rythment la bonne
cadence.
Défiler au pas ? Quand ils se trouvent à contretemps, un chassé-glissé
rectifie le pied en défaut. Défiler ? Aucun d’entre eux n’en a ni
l’habitude encore moins le goût. Ils l’ont accepté, un peu comme on
partage une corvée.
La discipline de l’armée de l’ombre est si peu militaire. Seuls, et
avant tout, comptent la rectitude de la parole donnée, la solidarité du
groupe et par-dessus tout, la discrétion, le silence. Savoir ce que
l’on doit savoir. Jamais plus qu’il n’en faut.
— Dreist-holl na pas lakat ar gar hiroc’h evit ar pallenn, surtout ne
pas allonger la jambe plus long que la couverture… Afin de ne pas
mettre les camarades en péril mais garder la tête froide et prendre
l’initiative juste, au moment opportun.
Hélas ! Cette devise n’a pas été tenue dans l’absolu. S’en étaient
suivies, rafles, arrestations et déportations. Ils en avaient durement
payé tribut mais cela leur avait mis du plomb dans la tête, comme on le
constatait maintenant autour d’eux.
Eux ont survécu à ces années noires.
Après la peur, ce vacarme débridé, ils en sont abasourdis et groggy, car la nuit fut plus qu’arrosée.
Ça, pour fêter la victoire, ils l’ont fêtée !
Ces jours derniers, ces hommes - si jeunes encore, certains imberbes,
sortis tout droit de l’enfance - ont enfin posé leur vie devant eux,
celle dont ils rêvaient durant ces années de fer, une vie libre,
festonnée de justice et d’équité. La peur chassée, ils n’ont eu qu’une
envie, se ruer sur cette perspective fleurie de tricolore avec une rage
de vivre jusqu’à plus soif. Avec fougue, chanter, danser, aimer, boire
jusqu’au petit jour, jusqu’au bout de leurs limites, jusqu’à ne plus
tenir debout…
… Ce matin, il faut marcher au pas, ou presque, fusil sur l’épaule -
du moins ceux qui en ont un - torses bombés, sous des fringues
fatiguées, têtes nues ou affublées d’un béret ordinaire, ou d’un calot
militaire déniché - suprême veine - allez savoir où ? Leurs
accoutrements tiennent plus d’une chine chez un fripier ou d’une «
récup » en troisième main que de la tenue d’une armée en campagne.
En campagne ? Ça oui, elle l’est au sens le plus strict et cela depuis des mois.
Dans le maquis - qui n’a de maquis que le nom car la campagne bretonne
n’a rien d’une garrigue - dans ce bocage touffu, chacun avait ses
pénates… voire ses repaires, pour ne pas tomber dans les guets-apens de
la Gestapo et de ses sbires.
Lors donc, ils défilent comme en un rêve éveillé. Passé, présent, futur
forment un tout qui leur appartient car ils l’ont façonné de leur refus.
Le refus de se plier à un ordre.
Un ordre qui n’était pas le leur, asséné par un occupant qui sévissait
sur leur terre et qui cherchait à les exiler sur les siennes afin de
fournir une main-d'œuvre nécessaire aux usines d’armement. Aller
travailler en Allemagne pour fabriquer les bombes qui reviendraient
écraser les leurs ? Jamais. Ils avaient pris le maquis !
Cela c’était hier et déjà tellement loin !
Aujourd’hui, un boulevard s’ouvre devant eux.
La fin de la guerre leur semble à portée de main.
Ils sont invincibles !
Les combats de cette journée mémorable qui chassèrent l’occupant de
Kemper, suivis de sa déroute vers la presqu'île de Crozon, leur
semblent dérisoires. Écartée la trouille qui suinte ; effacées les
crampes nouées dans les tripes avant l’embuscade ; envolée cette
impression de tenaille qui broie la nuque. Hier, le dos endolori par la
tension prégnante du combat à venir, a ce matin retrouvé sa souplesse
en dépit de la bringue de la nuit dernière.
Cependant, malgré les effets d’annonce à la radio, l’attente exacerbée perdure…
… Les Américains ne sont toujours pas arrivés.
Ils s’en sont bien passés jusqu’à présent.
Eux, les Résistants continueraient le combat si, enfin, les alliés leur
parachutaient armes et munitions. Ils empêcheraient l’ennemie de se
réorganiser, ils précipiteraient sa déroute, l’obligeraient à se rendre.
Au lieu de cela, ils se battent dépourvus de tout, sauf de ce qu’ils
prennent à l’ennemi : deux largages seulement, l’un en mi-juillet,
l’autre il y a cinq jours et chaque fois un seul avion-cargo. Cette
portion congrue leur a cependant permis de remporter cette victoire.
Qu’attendent donc les Américains pour les doter de l’équipement et des armes nécessaires puisque les Anglais sont si chiches ?
Depuis les premiers mois de la guerre, ici, les jeunes et moins jeunes
se sont organisés en réseaux de façon autonome, sans attendre d’ordres
d’où que ce soit. Sabotages sur le Mur de l’Atlantique, évasions vers
l’Angleterre de ceux que Milice et Gestapo recherchent, retour vers
Albion d’aviateurs sauvés après que leur avion ait été abattu par la
chasse allemande.
Les Américains manquent-ils de confiance en eux ? Américains et Anglais
sont alliés. Ces derniers devraient les mettre au parfum de
l’engagement franc des Résistants.
Toutes ces questions leur trottent dans la tête tandis qu’ils défilent.
Inquiets ? Non. Seulement perplexes. Cette victoire leur a donné une
telle confiance dans leur étoile que rien ne pourra désormais la
chasser.
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