roman format poche (11 x 18 cm)
304 pages
ISBN / EAN : 9782843462184
co-édition Coop-Breizh / Éditions du Palémon
Née à Landudal en 1937, Angèle Jacq a toujours vécu et travaillé en
Bretagne. D’abord agricultrice, elle a exercé différents métiers avant
de devenir pigiste et écrivain.
Elle occupe une place particulière dans la littérature en Bretagne.
Lu dans la presse
Jabel s’approche… robuste paysanne… franc parler et truculence, elle
vous regarde droit dans les yeux : “ Kai sur gomzit brezhoneg ? ” -
Sans doute parlez-vous breton ? Ben non, désolé Jabel, mais c’est pas
grave, on s’y fera… il y a traduction simultanée… Mal mariée à Fañch…
le poivrot meurt, et voilà Jabel saisie d’une idée folle, aller voir
son fils et son petit-fils, mi-breton, mi-maori… elle vend ses vaches,
son lopin de terre pour payer le billet d’avion… Ce qui adviendra,
là-bas, en Nouvelle-Zélande, ne se raconte pas… Un voyage cocasse, mais
la drôlerie d’Angèle Jacq reste toujours empreinte d’un profond respect
pour son personnage… On pense à Clavel, Claude Michelet ou Ragon avec
en plus… l’accent fort de la terre bretonne…
Michel Lioubes. L’Indépendant de Perpignan.
Paysanne pauvre, journalière aux mains boursoufflées… Jabel n’a jamais
été à l’école. Elle ne sait ni lire, ni écrire et ne parle pas un mot
de français… rejoindre Paris en train, faire escale à Colombo,
Singapour et Sydney. Découvrir Polotenn ar bed, le ballon du monde… Et
cette langue bretonne, le bagage de Jabel… façon au fil des pages de
nous faire partager l’émotion de cette femme qui apprend le monde et la
liberté…
Hélène Gefflot. Ouest-France.
CHAPITRE 1
Cassée en deux, d’une poigne ferme elle saisit la betterave près du
collet, d’un tour de main ramasse l’ensemble du feuillage vert mêlé de
jaune et d’ocre roux, et arrache la plante. Dans l’aube blanche et
embrumée de cette fin octobre, la pluie de la veille gelée par les
premiers frimas y a façonné des glaçons pointus et coupants. Ils
cisaillent les mains de Jabel, aux gerçures boursouflées par le froid,
sanguinolentes, crevassées par le gel. Elle se relève et, tenant le
tubercule de la main gauche, tranche les feuilles de la betterave de
l’autre en la jetant sur le tas où, méthodiquement, elle les empile. Le
patron de la ferme viendra plus tard donner un coup de main à la
journalière. Pour l’heure, aidé par sa femme, il s’affaire à la ferme.
La traite puis le nettoyage de l’outillage et des crèches, les bêtes à
nourrir et à mener au champ, la litière à épandre, accaparent le plus
clair de sa matinée. Jabel grimace de douleur. L’onglée torture sa main
gauche bleuie par la glace, celle qui maintient la racine. Eürusamant,
an hini dehou a labour gant ar gontell, neus 'n em dommet…
Heureusement, la main droite qui manie le couteau s’est réchauffée, se
dit-elle.
Le geste mécanique de l’arrachage laisse courir son âme vagabonde : son
esprit vogue toujours vers le fils unique un jour parti pour ce
lointain pays qu’on appelle la Nouvelle-Zélande.
D’am betra mont ken pell-se ? Ne oa ket mat amañ ? Pep devezh tremenet
‘zigor un devezh all ha nije bet bevet he vuhez barzh ar Vro e-gist ar
re all. An heol ‘lintr ‘vit an holl, war mod dizingal, met er mod-se
‘mañ an traoù ! Pourquoi aller si loin ? N’était-il pas bien ici ?
Chaque jour qui passe annonce un lendemain et il aurait vécu sa vie au
pays comme les autres. Le soleil brille pour tous, de façon inégale
certes, mais c’est ainsi.
Comme Jabel aurait voulu faire connaissance avec ce petit-fils qui va
naître bientôt ! Car bien sûr, ce sera un garçon. Elle a reçu une
lettre il y a deux jours et s’est précipitée chez la voisine pour se la
faire lire.
En effet, gamine, l’école n’avait pas été créée pour elle. Sept enfants
à la maison dont quatre garçons. Il n’y avait pas assez d’argent dans
la masure des journaliers pour chausser les quatorze pieds de sabots
solides. Aussi l’été, Jabel trottait sur le vif de son propre cuir et
dès la mauvaise saison, en guise de chausses, elle enfonçait ses pieds
dans une touffe de foin dont elle garnissait ses sabots, au bois usé,
qui prenaient eau dès la première averse. S’il neigeait, elle les
entortillait dans un sac de jute ou quelque infâme chiffon. Trop pauvre
pour les saboter tous de neuf, son père décréta que seuls les garçons
recevraient un rudiment d’instruction. C’est pourquoi Jabel n’apprit ni
à lire ni à écrire et n’aborda jamais un seul mot de français, le
breton étant l’expression quotidienne et unique de ses parents. Elle ne
porta donc jamais ar vuoc'h, la vache à son cou, punition infamante qui
affligea tant de petits bretonnants pour avoir parlé leur langue à
l'école. Cela lui avait évité les tourments des complexes d’infériorité
et forgé une âme, fruste certes, mais sans complexe. Elle ne
connaissait qu’une langue et ne possédait pas l'autre.
— Ha goude-se ? Re a Vro C’hall ne gomzont ket brezoneg ‘nezhe ! Et
alors ? disait-elle, les Français, eux, ne parlent pas breton !
Par contre, dans sa tête les chiffres s’alignaient comme à la parade :
elle savait parfaitement compter. Comment se l’expliquer ? C’était
ainsi. Elle avait appris à dénombrer les bêtes dans un champ, les œufs
dans un nid, les crêpes tirées d'un kilo de farine, et puis voilà, un
jour elle avait dompté les chiffres et poussé jusqu'à cent, jusqu'à
mille voire jusqu'au million. Encore que ! Ces millions ne la
concernaient que de loin. Juste pour établir l'étalon des valeurs qui
la séparait de la richesse.
Au fil du temps, cette lacune de ne savoir ni lire ni écrire était
devenue pesante. Toutefois, elle avait jusque là traversé son existence
sans trop de déboire et continuait à s’en accommoder.