AJ02

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Ma langue au chat

Auteur Angèle Jacq
Titre Ma langue au chat
Éditeur
Palémon
Parution
2003
Format 11 x 18 cm (format poche)

Pages

350 pages
Prix
---
ISBN
978-2-907572-41-5
L'ouvrage

Sur les pas de Marie, Angèle Jacq fait traverser à son lecteur la plus grande partie du xxe siècle. Comme toutes les petites filles de son époque, Marie subira les difficultés liées à la guerre, absence de son père, angoisses de l’occupation, problèmes de ravitaillement.
Mais, au travers du regard de Marie, Angèle Jacq raconte surtout l’incompréhension, l’étonnement et la révolte d’une petite Bretonne face à une découverte qui ébranle son univers : on peut lui interdire de s’exprimer dans la seule langue qu’elle connaisse. Parvenue à l’âge adulte, elle saura en tirer les conséquences.
Les lecteurs bretonnants se retrouveront dans ce récit plein de sensibilité et de poésie. Aux autres, « Ma langue au chat » montrera que le combat de ceux qui ne veulent pas que leur langue de référence tire sa révérence est le combat de tous pour le droit d’être soi.

 

Retrouvez ci-dessous le premier chapitre de la talentueuse auteur :

 

Frañseze la grand-mère donna une fois de plus dans la mespa de l’appentis. Elle heurtait régulièrement ces étagères en se relevant de table. À chaque fois elle enrageait :
 — Ar stal vrein-se vo sklapet ’maez deus revr ur c’hi, un’ devez bennaket ! Cette étagère pourrie sera jetée dehors contre le cul d’un chien, un de ces jours !
Cela dit, elle avait en quelque sorte exorcisé le meuble délabré et pouvait vaquer à ses occupations… Ah ! Ces étagères ! C’était souvent dit qu’elle les casserait, aussi souvent qu’elle y cognait l’épaule ou son chignon de Borledenn, et puis le coup d’humeur passé, la mespa était toujours là… À mi-hauteur du mur, ces étagères noircies par la fumée recueillaient le bric à brac des poches vidées au passage ou encore les multiples petits outils : histoire de les avoir sous la main.
Dans cet appentis servant d’arrière-cuisine, le gros fourneau à bois ronflait, flanqué à sa gauche, derrière la porte d’entrée, du tas de fagots et de gros bois. Au-dessus, suspendus à une ficelle entre deux fermes du toit, quelques torchons et la lampe Pigeon en laiton bien astiquée. Accrochée par la vis du réglage, elle distillait à la nuit une maigre lueur embrumée par les vapeurs d’une marmite où cuisait la soupe aux choux et pommes de terre. Au-dessus de la table, la lampe à carbure crochetée à la poutre allongeait une lueur, coiffée d’une volute grise derrière la vitre jaunie. Dehors, le vent hurlant en rafales, s’infiltrait sous le toit…
 … et dansait la flamme du lumignon au rythme de sa puissance.

Dans le coin, trônait l’irremplaçable galettière, l’âme des lieux, animée par Frañseze.
Plus qu’un simple foyer, la galettière, encoignure maçonnée en granit jusqu’à bonne hauteur de travail, était couronnée des arrondis du foyer. Le vendredi, elle servait à cuire les crêpes de blé noir du repas de midi et celles qui, chaque matin de la semaine, garniraient les bols de soupe.
Frañseze disposait d’abord sur le foyer double, les deux « plantinn » saupoudrées de cendre afin de mieux égaliser la chaleur de la flamme. Sur celles-ci, elle abaissait ensuite les deux pilig de cuisson, noires et luisantes, qui d’une semaine à l’autre, relevées contre le mur chaulé, attendaient le prochain office. Cet autel des gourmandises hebdomadaires se terminait dans l’angle par le conduit des fumées où s’engouffrait, l’hiver, la violence du suroît.
Les vendredis, dès la traite terminée et les bêtes satisfaites, Frañseze préparait la pâte. Dans une immense bassine de laiton posée sur la vieille table, elle jetait à la louche la farine de blé noir puisée dans le sac de lin. Ensuite, les manches de son koant hiviz retroussées jusqu’au-delà des coudes, enveloppée d’un grand tablier à bretelles noué dans le dos, elle y versait délicatement de l’eau tiède puis du lait et assaisonnait ces ingrédients, avec doigté, de quelques œufs entiers et de gros grains de sel gris de mer. Enfin, elle brassait le tout des deux mains, avec énergie. La pâte se liait, prenait de l’onction, toute picotée des points noirs de ce blé à nul autre pareil. Cela faisait des « sploch ! splach ! » sonores jusqu’à ce que d’un rajout à l’autre d’eau et de lait, la pâte coule de ses doigts au-dessus de la bassine sans que la coulée ne se casse. À ce moment de la préparation, elle la déposait sur la fontaine du fourneau contigu à la galettière qui restait éteint ce jour-là.
 — An toaz ’gousko bremañ hag a goeñvo, La pâte dormira maintenant et gonflera, décrétait-elle en la recouvrant d’un linge blanc et elle passait à l’étape suivante : le feu.
 Un peu de paille craquante sous une poignée de brindilles, du bois de fagot, le tout placé dans le premier foyer. Puis elle craquait une allumette et la flamme naissait, mordait la blondeur de la paille, léchait les brindilles, caressait le dessous de la première plantinn. Cela craquait, étincelait joliment et quelques instants plus tard, Frañseze pouvait ajouter les longues billettes de bois spécialement taillées pour la galettière et pousser les braises vers le deuxième foyer.

Dès cet instant, le chat ne quittait plus Frañseze.
 — Chatt ! Kerz da logotañ ! Va-t-en ! va courir la souris ! le repoussait-elle.
 Depuis le début de l’office, rabroué maintes fois mais toujours à deux pas de Frañseze, comme une boule tigrée, grise et blanche, posée près du socle de l’écrémeuse, il lorgnait benoîtement vers sa chance en ronronnant !
 
L'auteur

Née à Landudal en 1937, Angèle Jacq a toujours vécu et travaillé en Bretagne. D’abord agricultrice, elle a exercé différents métiers avant de devenir pigiste et écrivain.
Elle occupe une place particulière dans la littérature en Bretagne.

 

Bibliographie
Les hommes libres n°1 - Ils n'avaient que leurs mains
 Les hommes libres n°2 - Un brassard et des sabots  Les hommes libres n°3 - Liberté, Frankiz, Fahafana
 Ils n'avaient que leurs mains (T1 "Les hommes libres")
Un brassard et des sabots (T2 "Les hommes libres")
Liberté, Frankiz, Fahafana (T3 "Les hommes libres")
Le voyage de Jabel   Les braises de la liberté - tome 1  Tinaïg (T2 des Braises de la Liberté)
Le voyage de Jabel
 Les braises de la liberté Tinaig (T2 Les braises de la liberté)
     
     
 

 

 

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