| L'ouvrage |
Sur les pas de Marie, Angèle Jacq fait traverser à son lecteur la plus
grande partie du xxe siècle. Comme toutes les petites filles de son
époque, Marie subira les difficultés liées à la guerre, absence de son
père, angoisses de l’occupation, problèmes de ravitaillement.
Mais, au travers du regard de Marie, Angèle Jacq raconte surtout
l’incompréhension, l’étonnement et la révolte d’une petite Bretonne
face à une découverte qui ébranle son univers : on peut lui interdire
de s’exprimer dans la seule langue qu’elle connaisse. Parvenue à l’âge
adulte, elle saura en tirer les conséquences.
Les lecteurs bretonnants se retrouveront dans ce récit plein de
sensibilité et de poésie. Aux autres, « Ma langue au chat » montrera
que le combat de ceux qui ne veulent pas que leur langue de référence
tire sa révérence est le combat de tous pour le droit d’être soi.
Retrouvez ci-dessous le premier chapitre de la talentueuse auteur :
Frañseze la grand-mère donna une fois de plus dans la mespa de
l’appentis. Elle heurtait régulièrement ces étagères en se relevant de
table. À chaque fois elle enrageait :
— Ar stal vrein-se vo sklapet ’maez deus revr ur c’hi, un’ devez
bennaket ! Cette étagère pourrie sera jetée dehors contre le cul d’un
chien, un de ces jours !
Cela dit, elle avait en quelque sorte exorcisé le meuble délabré et
pouvait vaquer à ses occupations… Ah ! Ces étagères ! C’était souvent
dit qu’elle les casserait, aussi souvent qu’elle y cognait l’épaule ou
son chignon de Borledenn, et puis le coup d’humeur passé, la mespa
était toujours là… À mi-hauteur du mur, ces étagères noircies par la
fumée recueillaient le bric à brac des poches vidées au passage ou
encore les multiples petits outils : histoire de les avoir sous la main.
Dans cet appentis servant d’arrière-cuisine, le gros fourneau à bois
ronflait, flanqué à sa gauche, derrière la porte d’entrée, du tas de
fagots et de gros bois. Au-dessus, suspendus à une ficelle entre deux
fermes du toit, quelques torchons et la lampe Pigeon en laiton bien
astiquée. Accrochée par la vis du réglage, elle distillait à la nuit
une maigre lueur embrumée par les vapeurs d’une marmite où cuisait la
soupe aux choux et pommes de terre. Au-dessus de la table, la lampe à
carbure crochetée à la poutre allongeait une lueur, coiffée d’une
volute grise derrière la vitre jaunie. Dehors, le vent hurlant en
rafales, s’infiltrait sous le toit…
… et dansait la flamme du lumignon au rythme de sa puissance.
Dans le coin, trônait l’irremplaçable galettière, l’âme des lieux, animée par Frañseze.
Plus qu’un simple foyer, la galettière, encoignure maçonnée en granit
jusqu’à bonne hauteur de travail, était couronnée des arrondis du
foyer. Le vendredi, elle servait à cuire les crêpes de blé noir du
repas de midi et celles qui, chaque matin de la semaine, garniraient
les bols de soupe.
Frañseze disposait d’abord sur le foyer double, les deux « plantinn »
saupoudrées de cendre afin de mieux égaliser la chaleur de la flamme.
Sur celles-ci, elle abaissait ensuite les deux pilig de cuisson, noires
et luisantes, qui d’une semaine à l’autre, relevées contre le mur
chaulé, attendaient le prochain office. Cet autel des gourmandises
hebdomadaires se terminait dans l’angle par le conduit des fumées où
s’engouffrait, l’hiver, la violence du suroît.
Les vendredis, dès la traite terminée et les bêtes satisfaites,
Frañseze préparait la pâte. Dans une immense bassine de laiton posée
sur la vieille table, elle jetait à la louche la farine de blé noir
puisée dans le sac de lin. Ensuite, les manches de son koant hiviz
retroussées jusqu’au-delà des coudes, enveloppée d’un grand tablier à
bretelles noué dans le dos, elle y versait délicatement de l’eau tiède
puis du lait et assaisonnait ces ingrédients, avec doigté, de quelques
œufs entiers et de gros grains de sel gris de mer. Enfin, elle brassait
le tout des deux mains, avec énergie. La pâte se liait, prenait de
l’onction, toute picotée des points noirs de ce blé à nul autre pareil.
Cela faisait des « sploch ! splach ! » sonores jusqu’à ce que d’un
rajout à l’autre d’eau et de lait, la pâte coule de ses doigts
au-dessus de la bassine sans que la coulée ne se casse. À ce moment de
la préparation, elle la déposait sur la fontaine du fourneau contigu à
la galettière qui restait éteint ce jour-là.
— An toaz ’gousko bremañ hag a goeñvo, La pâte dormira maintenant et
gonflera, décrétait-elle en la recouvrant d’un linge blanc et elle
passait à l’étape suivante : le feu.
Un peu de paille craquante sous une poignée de brindilles, du bois de
fagot, le tout placé dans le premier foyer. Puis elle craquait une
allumette et la flamme naissait, mordait la blondeur de la paille,
léchait les brindilles, caressait le dessous de la première plantinn.
Cela craquait, étincelait joliment et quelques instants plus tard,
Frañseze pouvait ajouter les longues billettes de bois spécialement
taillées pour la galettière et pousser les braises vers le deuxième
foyer.
Dès cet instant, le chat ne quittait plus Frañseze.
— Chatt ! Kerz da logotañ ! Va-t-en ! va courir la souris ! le repoussait-elle.
Depuis le début de l’office, rabroué maintes fois mais toujours à deux
pas de Frañseze, comme une boule tigrée, grise et blanche, posée près
du socle de l’écrémeuse, il lorgnait benoîtement vers sa chance en
ronronnant !
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