divers En exclusivité : l’intégralité du 1er chapitre de « Il vous suffira de mourir », la nouvelle enquête de Mary Lester (sortie le 16 mai 2009)

En exclusivité : l’intégralité du 1er chapitre de « Il vous suffira de mourir », la nouvelle enquête de Mary Lester (sortie le 16 mai 2009)

Ca y est, c’est officiel, la nouvelle enquête de Mary Lester, intitulée « Il vous suffira de mourir« , sortira le 16 mai 2009 ! Elle comptera 2 tomes : « Motel des Forges » et « Le brame du cerf« .

Vous pouvez d’ores et déjà réserver cet ouvrage auprès de votre libraire, et sur le site des Éditions du Palémon www.palemon.fr.

En exclusivité, histoire de vous mettre l’eau à la bouche, nous vous proposons de découvrir le premier chapitre de cette enquête sur les bords du lac de Guerlédan en centre-Bretagne…

Nous attendons avec impatience vos commentaires sur ce début ! Jean Failler y répondra très prochainement…

Chapitre 1

Ce n’était qu’un village comme on en traverse vingt lorsqu’on se rend de Rennes à Quimper en empruntant la route du centre Bretagne qui n’est certes pas la voie la plus rapide, mais assurément la plus pittoresque pour relier ces deux villes.
Non que l’homme qui se déplaçait dans une Audi break de couleur sombre voulût faire du tourisme. En fait il joignait l’utile à l’agréable : l’utile étant la visite d’un client éventuel qui souhaitait installer une maison dans les arbres près de son hôtel, l’agréable la semaine de vacances qu’il projetait de passer en compagnie de son amie domiciliée à Quimper.
Âgé d’une bonne trentaine d’années, le conducteur de l’Audi était architecte. Il s’appelait Lilian Rimbermin et son break de couleur sombre n’était pas de première jeunesse.
Le village de Saint-Gwénécan s’étirait au long d’une route qui le pénétrait d’est en ouest, bordée de très vieilles maisons de granit gris, doré çà et là par des lichens qui flamboyaient au soleil couchant comme de très vieilles et très précieuses passementeries. En son centre, une route formait une croix et la circulation était commandée par des feux tricolores parfaitement anachroniques au cœur de ce village dont la maison la plus récente avait été construite avant la Révolution française.
Des panneaux routiers, non moins anachroniques, indiquaient que la vitesse était limitée à trente kilomètres heure dans la traversée du bourg, et des passages surélevés de la chaussée dissuadaient efficacement tout dépassement de ces limites.
Le chauffeur de l’Audi, arrêté au feu rouge, regardait de droite et de gauche, comme s’il était embarrassé pour trouver son chemin. Lorsque le feu passa au vert, il s’engagea au ralenti vers la sortie du village quand un vieux pick-up stationné sur le bas-côté devant une terrasse sortit brutalement en marche arrière sans se préoccuper de ce qui se passait sur la chaussée.
Une autre voiture venant en face, Lilian Rimbermin n’eut d’autre recours que d’écraser le frein, mais le choc était inéluctable. Il y eut un fracas de tôles froissées suivi du tintement cristallin des éclats de verre de son phare avant droit qui pleuvaient sur la chaussée…

Comme toujours en ce genre de circonstance, un grand silence suivit le fracas de la collision, puis, d’un bout à l’autre de la rue, des têtes curieuses se penchèrent aux fenêtres et le boucher du lieu parut au seuil de sa boutique, l’air terrible avec son tablier blanc taché de sang et un grand couteau à la main. Son crâne chauve luisait sous un pâle soleil et une moustache mongole barrait son visage rubicond.
Une vraie tête d’égorgeur ; inconsciemment on cherchait à voir si sa main gauche ne tenait pas par les cheveux un crâne de supplicié fraîchement exécuté encore dégoulinant de sang.
Où suis-je tombé ? se demanda Lilian en bloquant le frein à main. Il descendit de sa voiture et évalua les dégâts en secouant la tête d’un air dépité. L’aile avant de l’Audi en avait pris un vieux coup, comme le pare-chocs qui pendait sur le bitume. Et le jet de vapeur qui s’échappait du capot ne présageait rien de bon.
Le véhicule tamponneur était un imposant pick-up américain, haut sur roues, de marque Chevrolet, couleur vert bronze maculé de giclures de boue. Il avait heurté l’aile de l’Audi avec le coin de sa caisse qui, elle, n’avait subi aucun dommage.
« C’est vraiment le pot de terre contre le pot de fer » pensa Lilian désolé.
Le conducteur du pick-up, un grand type mince, large d’épaules, vêtu en cow-boy d’opérette, surgit comme un furieux. Son jean délavé était tellement collant qu’il paraissait avoir été cousu sur lui. Il marchait sur des santiags boueuses en plastique imitant – fort mal – la peau de serpent et portait une chemise de bûcheron canadien à carreaux plus ou moins écossais par-dessus laquelle il avait endossé un gilet sans manches en cuir noir qui complétait sa vêture folklorique.
Il ne manquait qu’un colt quarante-cinq pendu à son ceinturon de cuir fauve large de trois doigts, à boucle de cuivre et le Stetson pour poser avantageusement sur l’affiche des cigarettes Marlboro. Cependant, comme on était en Bretagne et non au Texas, le port du colt aurait été mal venu et il avait une tête à le déplorer.
Il s’approcha de Lilian et l’apostropha, lui collant en plein nez une haleine chargée de relents d’anis et de tabac.
— Dis donc, espèce de trou du cul, tu te crois aux vingt-quatre heures du Mans, ou quoi ?
Il avait la voix rauque, éraillée, des gros fumeurs et un lourd accent du terroir qu’il paraissait prendre plaisir à exagérer.
Lilian était déjà de méchante humeur ; se faire apostropher ainsi par un ivrogne qui était tout à fait dans son tort ne le rendit pas plus souriant.
Il toisa le cow-boy et répondit sur le même ton :
— Si vous regardiez, avant de reculer…
Il n’avait pas tutoyé son antagoniste. Sa bonne éducation sans doute…
— J’regardais pas, moi ? éructa le cow-boy. Si t’avais pas roulé comme un cinglé…
Révolté par cette mauvaise foi, Lilian protesta :
— Comment aurais-je pu rouler vite, je venais de démarrer au feu vert !
— Ah ouais ? fit l’autre, la bouche mauvaise, j’ai plutôt l’impression que t’as grillé le rouge !
Lilian indigné se retourna, cherchant des témoins :
— Vous avez vu, monsieur…
Le vieux bonhomme qu’il venait d’interpeller et qui avait assisté à la scène se défilait en marmonnant qu’il regardait justement de l’autre côté, entraînant dans sa précipitation à prendre le large un caniche à demi étranglé au bout de sa laisse.
Lilian chercha un autre témoin, une femme en noir, coiffée d’un fichu, portant un cabas de raphia, qui fit mine de ne pas le voir.
— Madame, madame…
Peine perdue, la femme s’enfuyait sans se retourner, comme si elle avait le diable aux trousses.
Le bruit de la collision avait attiré hors du bistrot, car on était devant la terrasse d’un bistrot, une faune de jeunes gens ricaneurs qui regardaient la scène avec intérêt. Lorsque Lilian fit un pas vers eux pour leur demander de témoigner, ils ricanèrent de plus belle, manière de dire : « On n’a rien vu, rien entendu ».
Puis ils s’accoudèrent à la balustrade de bois qui entourait la terrasse et s’installèrent comme au spectacle et le chauffeur de l’Audi comprit qu’il ne pourrait rien attendre de bon de ce côté.
Désemparé, il regarda la rue désespérément vide. Il était seul contre tous.
— Bon, dit le cow-boy brutalement, j’ai pas que ça à foutre, moi, tu la dégages, ta caisse, que je me casse ?
— Je ne dégage rien du tout ! fit Lilian fermement, on fait un constat avant.
Le cow-boy prit la pose avantageuse d’avant la bagarre au saloon : le rictus aux lèvres, les pouces dans le ceinturon, les coudes écartés du corps, comme s’il s’apprêtait à dégainer. Cela s’imposait, le bistrot avait pour enseigne Le Saloon, justement. C’était écrit en rouge et blanc sur une planche épaisse accrochée au-dessus de la porte.
Il ricana déplaisamment :
— Un constat ! Et puis quoi encore ? Tu te crois où, bonhomme ?
— Sur une route départementale bretonne où s’applique, je crois, la loi française, répliqua Lilian fort de son droit.
Le cow-boy ricana de plus belle et prit les spectateurs accoudés à la barre de bois à témoin :
— Vous entendez ça, les gars ?
Les ricanements fusèrent de plus belle. Visiblement, on attendait une belle bagarre.
Le cow-boy d’ailleurs semblait la rechercher. Il provoqua Lilian :
— T’avais qu’à pas me rentrer dedans, du con ! Est-ce que je te demandais quelque chose, moi ?
Lilian soupira. On ne s’en sortirait pas à l’amiable. Il sortit son portable et forma un numéro.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda le cow-boy la bouche mauvaise.
— J’appelle les gendarmes !
— Les gendarmes, les gendarmes, j’t’en foutrais des gendarmes, moi !
Gendarmes… Représentants de la loi… C’étaient probablement des mots qui n’avaient pas cours en ces lieux. La bouche du cow-boy se tordit, d’un geste prompt il saisit Lilian au collet, lui arracha le téléphone de la main et le balança avec violence contre un mur où l’appareil explosa. Puis, tenant toujours Lilian au col, il le secoua furieusement :
— Je vais t’en coller une, moi, si tu ne dégages pas, ’acré fi d’garce !
De dégoût, Lilian eut un mouvement de recul. Ce type avait une haleine de putois. Il tentait de résister, mais l’autre était plus fort. Il ferma les yeux dans l’attente du coup qu’il sentait venir, mais soudain l’étreinte de la brute se desserra et il entendit une voix rude qui demandait :
— Qu’est-ce qui se passe ici ?
Lorsqu’il ouvrit les yeux, il vit qu’un troisième homme était intervenu dans l’altercation, un gros type au visage mou, portant une sorte de képi marqué de deux lettres, GC, en métal doré, boudiné dans une veste qui avait dû appartenir à un vieil uniforme verdâtre dépourvu de galons.
Le gros type avait des mains larges comme des pelles de terrassier. Il prit le cow-boy au bras, juste au-dessus du coude et referma sa formidable paluche.
Le cow-boy grimaça. La prise ne semblait pas lui faire de bien car il se dressa sur la pointe des pieds en grimaçant de douleur et il devint tout pâle.
La main qui tenait Lilian au col relâcha son étreinte et celui-ci put remettre de l’ordre dans sa tenue vestimentaire malmenée.
— C’est ce connard de Parigot, haleta le cow-boy toujours grimaçant car le gros type n’avait pas desserré son étreinte, il a grillé le feu rouge et il m’est rentré dans le cul…
— C’est faux ! protesta Lilian, je venais de démarrer et je roulais au pas. Ce monsieur a reculé brutalement, sans regarder !
— Tu ne vas pas le croire, Lulu ! s’écria le cow-boy, en prenant le gros type à partie, un mec qui n’est même pas d’ici !
Dans sa bouche, « n’être pas d’ici » semblait être un défaut capital. Pour autant, le gros homme ne lâcha pas le bras de l’énergumène.
— Ou je me trompe, dit-il en reniflant d’un air dégoûté, ou il y a un de vous deux qui ment !
Il secoua le cow-boy qui geignit et lui demanda :
— Rien de cassé, Frankie ?
Le cow-boy secoua la tête négativement en s’exclamant :
— Pour le moment non, mais si tu continues à me serrer comme ça, tu vas me péter le bras !
Le gros type consentit à desserrer sa prise et l’autre se massa le bras en soufflant. Il allait protester mais le gros type ne lui en laissa pas le temps.
— C’est bon, dégage ! ordonna-t-il sans forcer la voix.
Lilian protesta :
— Vous n’allez tout de même pas laisser partir ce type ! Il conduit en état d’ivresse !
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça, monsieur ? demanda le gros type avec une politesse exagérée en regardant Lilian sous le nez.
— Ce qui me fait dire ça ? répéta Lilian ulcéré, il pue la vinasse !
— J’ai plutôt senti comme une odeur de pastis, objecta le gros type.
— La vinasse, le pastis… tout ça c’est de l’alcool ! S’il souffle sur une flamme, ça fera une drôle d’explosion. Essayez voir avec un alcootest.
— Primo, dit le gros homme, je n’ai pas de conseils à recevoir de vous. Secundo, je ne suis pas gendarme et faire souffler dans le ballon, comme vous le suggérez, n’entre pas dans mes attributions.
— Ah… Et peut-on savoir ce qui entre dans vos attributions ?
— Éviter les bagarres, par exemple…
Il regarda de nouveau Lilian sous le nez :
— Éviter que vous vous fassiez massacrer par Frankie. Il peut être violent, Frankie, quand on l’agace.
— Parce que c’est moi qui l’agace ?
Le gros bonhomme regarda ostensiblement alentour et son regard se posa de nouveau sur Lilian qu’il fixa de manière gênante.
— Je ne vois personne d’autre.
— Trop aimable ! Au fait, qui êtes-vous ?
— Le garde champêtre.
Lilian répéta, éberlué :
— Le garde champêtre ?
Il pensait que la fonction avait disparu au siècle dernier et qu’elle appartenait désormais au folklore.
— Pour vous servir, dit le gros d’une voix morne.
Il tourna le revers de sa veste d’uniforme et Lilian aperçut une plaque de cuivre jaune qui luisait.
— En ville on dit « policier municipal ». Ça vous va ?
Lilian éberlué ne répondit pas. C’est le Far-West, pensa-t-il, tout le monde joue au cow-boy et voilà le shérif !
Le silence se prolongeant, le garde champêtre demanda :
— Vous avez vos papiers ?
Lilian ferma un instant les yeux, se demandant s’il rêvait ou s’il était éveillé.
— Je vous ai demandé vos papiers, monsieur ! insista le garde champêtre d’une voix exagérément polie.
Il avait cependant monté le ton pour faire comprendre à son interlocuteur qu’on ne plaisantait pas.
Lilian pensa que, s’il rêvait, c’était un cauchemar. Il sortit son porte-cartes et, en soupirant, présenta les documents au gros type qui les examina avec une attention exagérée.
— Lilian Rimbermin, hein ?
— C’est cela… dit Lilian qui commençait à sentir la moutarde lui monter au nez.
— Architecte…
— Comme vous le voyez.
L’autre essaya de prendre un air finaud :
— Que vient faire un architecte parisien à Saint-Gwénécan ?
— Il se trouve que la nationale 164 traverse Saint-Gwénécan…
Le gros type l’interrompit :
— En cette saison, les Parisiens empruntent plutôt la voie express.
— D’abord, je ne suis pas parisien, protesta Lilian, ensuite je ne savais pas qu’il y avait des saisons pour traverser votre village.
— Vous n’êtes pas parisien, fit le gros d’un air dégoûté, alors expliquez-moi pourquoi vous avez une voiture immatriculée en soixante-quinze ?
— Pff… fit Lilian en feignant l’admiration, ce que vous êtes observateur !
— C’est le métier, dit l’autre sans relever le sarcasme.
Il eut un mouvement de tête qui signifiait qu’il attendait une réponse. Lilian, agacé, bafouilla :
— C’est parce que… parce que j’ai mon bureau dans la région parisienne.
Le garde champêtre hocha la tête d’un air entendu :
— C’est bien ce que je disais !
Il parlait toujours d’un ton paisible, d’une voix lente et monocorde et dévisagea Lilian sans aménité :
— On ne me la fait pas, à moi !
— Et alors ? s’insurgea Lilian, on n’a peut-être pas le droit de traverser votre patelin avec une bagnole immatriculée dans la région parisienne ?
— Que si, il y a même des étrangers d’autres pays qui y passent, alors, vous voyez…
La preuve que ce pays était une terre de tolérance, sans doute.
— Mais c’est surtout l’été, intervint le cow-boy auquel on ne demandait rien et qui ne se résignait pas à s’éloigner.
— Ta gueule, Frankie, dit le garde champêtre toujours d’une voix égale, sans même accorder un regard au cow-boy qui paraissait frustré d’une bonne bagarre. Je t’ai déjà dit de te tirer !
L’autre recula en ronchonnant et remonta dans son pick-up. Une voiture voisine étant partie, il put, au prix d’une manœuvre, s’en aller à son tour sous les yeux du garde champêtre dans un grondement de son puissant moteur qui cracha une épaisse fumée noire, tandis que les gros pneus crantés criaient sur le bitume.
— Vous le laissez partir ? s’indigna Lilian.
Sans daigner répondre, le garde champêtre referma le porte-documents qui contenait les papiers de Lilian et le lui tendit comme à regret.
— C’est bon, monsieur. Vous n’êtes pas blessé.
C’était plus une constatation qu’une question.
— Encore heureux, maugréa Lilian en empochant ses papiers.
— Alors, circulez !
— Vous êtes bien bon ! dit Lilian en donnant un coup de pied dépité dans le pneu de sa voiture, mais comment voulez-vous que je circule avec ça ? C’est un comble, je passais tranquillement lorsque cet ivrogne m’est rentré dedans en reculant sans même regarder où il allait.
— Ça, c’est votre version, monsieur, soupira le garde champêtre. Comme Frankie dit exactement le contraire et qu’il n’y a pas de témoins, je me vois contraint de vous renvoyer dos à dos.
— C’est insensé ! s’exclama Lilian, il n’y a pas de gendarmes dans ce pays ?
— Il y en a, dit le garde champêtre avec un mouvement insouciant du bras, mais on ne les dérange pas pour des broutilles.
— Des broutilles ? Mais j’ai bien pour quinze cents euros de réparations !
— C’est l’inconvénient avec les voitures allemandes, dit le garde champêtre avec une moue, faire venir la pièce détachée d’outre-Rhin coûte cher. Il y a le transport…
Lilian continuait de se demander s’il rêvait. On en était aux considérations économiques, à présent. Il se promit, à l’avenir, de prendre la voie express comme tout le monde lorsqu’il n’aurait pas de visites à faire.
— Il n’y a pas de dommages corporels, dit le garde champêtre d’une voix lénifiante, pourquoi voudriez-vous qu’on dérange les gendarmes ? Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de faire comme Frankie, disparaissez !
Avant que Lilian ait pu répondre, une jeune femme aux cheveux châtains s’approcha de la voiture accidentée et déclara à voix haute et claire :
— Moi j’ai vu l’accident !
Le garde champêtre toisa la nouvelle venue avec une sorte de mépris :
— Ah ouais ?
Soudain il paraissait contrarié. Méfiant et contrarié.
— Tout à fait. J’étais à la poste, en face et j’attendais mon tour. Je le confirme, ce monsieur est bien passé au vert, à vitesse réduite, bien à droite sur la chaussée et c’est la camionnette qui, en reculant brutalement, a embouti sa voiture.
La réaction du garde champêtre parut étrange à Lilian. Visiblement le bonhomme connaissait cette femme, ce qui n’expliquait pas pourquoi il l’avait regardée avec une suspicion que rien ne justifiait.
Âgée d’une bonne trentaine d’années, elle semblait juste un peu trop raffinée pour ce village rural où la plupart des hommes circulaient en bleus de travail, le plus souvent maculés de terre, et où les femmes uniformément vêtues de noir paraissaient toutes d’âge canonique.
Quand elle eut terminé son récit, le gros homme hocha la tête d’un air de doute. La jeune femme écrivit alors une série de chiffres au revers d’un morceau de papier en s’appuyant sur le capot de l’Audi et la tendit à Lilian :
— Si votre compagnie d’assurances, ou la police, a besoin de mon témoignage, voici mon téléphone.
Elle avait une voix un peu rauque, agréable, avec un léger accent que Lilian ne situa pas immédiatement.
Il prit le papier et jeta un coup d’œil sur la série de numéros.
— Je vous remercie beaucoup, c’est très aimable à vous.
La femme eut un mouvement d’épaules accompagné d’un sourire triste qui signifiait : « Ce n’est rien ! »
Elle ajouta :
— Je m’appelle Claire Aubenard et ce monsieur sait où on me trouve.
Puis elle traversa la rue d’une démarche élégante et se dirigea vers une Golf Volkswagen sous les regards de quelques badauds soudain réapparus.
Il n’y avait pas eu un seul mouvement de sympathie de la part de ces badauds, mais plutôt une sorte d’animosité, d’hostilité diffuse.
La tête haute, ne saluant personne, la jeune femme monta dans sa voiture et démarra sans se retourner.
— Vous connaissez cette dame ? demanda Lilian.
— Je connais tout le monde ici, répondit le garde champêtre.
— Qui est-elle ?
Le gros homme eut un mouvement de menton vers la carte que Lilian avait en main.
— Vous avez son téléphone…
Lilian répéta : « Claire Aubenard », je m’en souviendrai.
Le garde champêtre, quant à lui, ne paraissait pas disposé à donner plus de renseignements et Lilian resta les bras ballants en se demandant qui était cette femme.
Le gros ne disait toujours rien, néanmoins ce témoignage avait dû l’influencer, à moins qu’ayant flairé l’haleine alcoolisée du cow-boy il se méfiât des suites qu’aurait pu avoir cette histoire ? Toujours est-il qu’il proposa à Lilian d’appeler une dépanneuse.
Celui-ci ayant accepté, il forma un numéro sur son téléphone portable à lui et demanda à son interlocuteur que l’on vienne enlever l’Audi.
Quelques minutes plus tard, un camion de dépannage vint se positionner devant la voiture de Lilian et le conducteur déroula un câble d’acier qu’il fixa sous la voiture. Il actionna alors une télécommande, le câble se raidit, et le break accidenté fut hissé sur le plateau de la dépanneuse.
Le mécanicien invita Lilian à monter près de lui pour aller jusqu’au garage ; Lilian refit donc, en sens inverse, le chemin qu’il venait de parcourir pour venir s’empaler dans le pick-up du cow-boy, dans une cabine bruyante qui empestait le cambouis et le gas-oil.
Il était alors deux heures de l’après-midi. Un pâle soleil perçait sous le ciel gris et il éclairait les eaux tourbeuses du lac que l’on apercevait en contrebas de la route.

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